Ouvrir le menu principal

Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/91

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
7
HUGUES-LE-LOUP

longue et jaune comme un vieux cuir de Cordoue, jouait aux cartes avec deux serviteurs gravement assis dans des fauteuils à dossier droit. De petites chevilles fendues pinçaient l’organe olfactif de la vieille et celui d’un autre joueur, tandis que le troisième clignait de l’œil d’un air malin, et paraissait jouir de les voir courbés sous cette espèce de fourches caudines.

« Combien de cartes ? demandait-il.

— Deux, répondait la vieille.

— Et toi, Christian ?

— Deux…

— Ha ! ha !… Je vous tiens !… Coupez le roi ! coupez l’as !… Et celle-ci, et celle-là… Ha ! ha ! ha ! Encore une cheville, la mère ! Ça vous apprendra, une fois de plus, à nous vanter les jeux de France !

— Monsieur Christian, vous n’avez pas d’égards pour le beau sexe.

— Au jeu de cartes, on ne doit d’égards à personne.

— Mais vous voyez bien qu’il n’y a plus de place !

— Bah ! bah ! avec un nez comme le vôtre, il y a toujours de la ressource. »

En ce moment Sperver s’écria :

« Camarades, me voici !

— Hé ! Gédéon… Déjà de retour ? »

Marie Lagoutte secoua bien vite ses nombreuses chevilles. Le gros majordome vida son verre. Tout le monde se tourna de notre côté.

« Et Monseigneur va-t-il mieux ?

— Heu ! fit le majordome en allongeant la lèvre inférieure, heu !

— C’est toujours la même chose ? — À peu près, dit Marie Lagoutte, qui ne me quittait pas de l’œil. »

Sperver s’en aperçut.

« Je vous présente mon fils : le docteur Fritz, du Schwartz-Wald, dit-il fièrement. Ah ! tout va changer ici, maître Tobie. Maintenant que Fritz est arrivé, il faut que cette maudite migraine s’en aille. Si l’on m’avait écouté plus tôt… Enfin, il vaut mieux tard que jamais. »

Marie Lagoutte m’observait toujours. Cet examen parut la satisfaire, car, s’adressant au majordome :

« Allons donc, monsieur Offenloch, allons donc, s’écria-t-elle, remuez-vous, présentez un siège à monsieur le docteur. Vous restez là, bouche béante comme une carpe. Ah ! Monsieur… ces Allemands !… »

Et la bonne femme, se levant comme un ressort, accourut me débarrasser de mon manteau.

« Permettez, Monsieur…

— Vous êtes trop bonne, ma chère dame.

— Donnez, donnez toujours… Il fait un temps… Ah ! Monsieur, quel pays !…

— Ainsi, Monseigneur ne va ni mieux ni plus mal, reprit Sperver en secouant son bonnet couvert de neige, nous arrivons à temps — Hé ! Kasper ! Kasper !… »

Un petit homme, plus haut d’une épaule que de l’autre, et la figure saupoudrée d’un milliard de taches de rousseur, sortit de la cheminée :

« Me voici !

— Bon ! tu vas faire préparer pour monsieur le docteur la chambre qui se trouve au bout de la grande galerie, la chambre de Hugues… tu sais ?

— Oui, Sperver, tout de suite.

— Un instant. Tu prendras, en passant, la valise du docteur ; Knapwurst te la remettra. Quant au souper…

— Soyez tranquille, je m’en charge.

— Très-bien, je compte sur toi. »

Le petit homme sortit, et Gédéon, après s’être débarrassé de sa pelisse, nous quitta pour aller prévenir la jeune comtesse de mon arrivée.

J’étais vraiment confus de l’empressement de Marie Lagoutte.

« Ôtez-vous donc de là, Sébalt, disait-elle au grand veneur ; vous vous êtes assez rôti, j’espère, depuis ce matin. Asseyez-vous près du feu, monsieur le docteur, vous devez avoir froid aux pieds. Allongez vos jambes… C’est cela. »

Puis, me présentant sa tabatière :

« En usez-vous ?

— Non, ma chère dame, merci.

— Vous avez tort, dit-elle en se bourrant le nez de tabac, vous avez tort : c’est le charme de l’existence. »

Elle remit sa tabatière dans la poche de son tablier, et reprit après quelques instants :

« Vous arrivez à propos : monseigneur a eu hier sa deuxième attaque, une attaque furieuse, n’est-ce pas, monsieur Offenloch ?

— Furieuse est le mot, fit gravement le majordome.

— Ce n’est pas étonnant, reprit-elle, quand un homme ne se nourrit pas ; car il ne se nourrit pas, Monsieur. Figurez-vous que je l’ai vu passer deux jours sans prendre un bouillon.

— Et sans boire un verre de vin, ajouta le majordome, en croisant ses petites mains replètes sur sa bedaine. »

Je crus devoir hocher la tête pour témoigner ma surprise.

Aussitôt maître Tobie Offenloch vint s’asseoir à ma droite et me dit :