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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/88

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HUGUES-LE-LOUP.

le lit qui se trouve près de la fenêtre ; et comme j’étais en train de couper sa cravate avec mon couteau de chasse, car je croyais à une attaque d’apoplexie, voilà que la comtesse entre et se jette sur le corps du comte, en poussant des cris si déchirants, que je frissonne encore rien que d’y penser ! »

Ici, Gédéon ôta sa pipe, il la vida lentement sur le pommeau de sa selle, et poursuivit d’un air mélancolique :

« Depuis ce jour-là, Fritz, le diable s’est logé dans les murs de Nideck, et paraît ne plus vouloir en sortir. Tous les ans, à la même époque, à la même heure, les frissons prennent le comte. Son mal dure de huit à quinze jours, pendant lesquels il jette des cris à vous faire dresser les cheveux sur la tête ! Puis il se remet lentement, lentement. Il est faible, pâle, il se traîne de chaise en chaise, et, si l’on fait le moindre bruit, si l’on remue, il se retourne, il a peur de son ombre. La jeune comtesse, la plus douce des créatures qui soit au monde, ne le quitte pas, mais lui ne peut la voir : « Va-t’en ! va-t’en ! crie-t-il les mains étendues. Oh ! laisse-moi ! laisse-moi ! n’ai-je pas assez souffert ? » C’est horrible de l’entendre, et moi, moi, qui l’accompagne de près à la chasse, qui sonne du cor lorsqu’il frappe la bête, moi, qui suis le premier de ses serviteurs, moi, qui me ferais casser la tête pour son service ; eh bien ! dans ces moments-là, je voudrais l’étrangler, tant c’est abominable de voir comme il traite sa propre fille ! »

Sperver, dont la rude physionomie avait pris une expression sinistre, piqua des deux, et nous fîmes un temps de galop.

J’étais devenu tout pensif. La cure d’une telle maladie me paraissait fort douteuse, presque impossible. C’était évidemment une maladie morale ; pour la combattre, il aurait fallu remonter à sa cause première, et cette cause se perdait sans doute dans le lointain de l’existence.

Toutes ces pensées m’agitaient. Le récit du vieux piqueur, bien loin de m’inspirer de la confiance, m’avait abattu : triste disposition pour obtenir un succès ! Il était environ trois heures, lorsque nous découvrîmes l’antique castel du Nideck, tout au bout de l’horizon. Malgré la distance prodigieuse, on distinguait de hautes tourelles, suspendues en forme de hottes aux angles de l’édifice. Ce n’était encore qu’un vague profil, se détachant à peine sur l’azur du ciel ; mais, insensiblement, les teintes rouges du granit des Vosges apparurent.

En ce moment Sperver ralentit sa marche et s’écria :

« Fritz, il faut arriver avant la nuit close… En avant !… »

Mais il eut beau éperonner, son cheval restait immobile, arc-boutant ses jambes de devant avec horreur, hérissant sa crinière, et lançant de ses naseaux dilatés deux jets de vapeur bleuâtre.

« Qu’est-ce que cela ? s’écria Gédéon tout surpris. Ne vois-tu rien, Fritz ?… est-ce que ?… »

Il ne termina point sa phrase et m’indiquant, à cinquante pas, au revers de la côte, un être accroupi dans la neige :

« La Peste-Noire ! » fit-il d’un accent si troublé que j’en fus moi-même tout saisi.

En suivant du regard la direction de son geste, j’aperçus avec stupeur une vieille femme, les jambes recoquillées entre les bras, et si misérable, que ses coudes, couleur de brique, sortaient à travers ses manches. Quelques mèches de cheveux gris pendaient autour de son cou, long, rouge et nu, comme celui d’un vautour.

Chose bizarre, un paquet de hardes reposait sur ses genoux, et ses yeux hagards s’étendaient au loin sur la plaine neigeuse.

Sperver avait repris sa course à gauche, traçant un immense circuit autour de la vieille. J’eus peine à le rejoindre.

« Ah çà ! lui criai-je ; que diable fais-tu ? C’est une plaisanterie ?

— Une plaisanterie ! non ! non ! Dieu me garde de plaisanter sur un pareil sujet ! Je ne suis pas superstitieux, mais cette rencontre me fait peur. »

Alors, tournant la tête, et voyant que la vieille ne bougeait pas, et que son regard suivait toujours la même direction, il parut se rassurer un peu.

« Fritz, me dit-il d’un air solennel, tu es un savant, tu as étudié bien des choses dont je ne, connais pas la première lettre ; eh bien ! apprends de moi qu’on a toujours tort de rire de ce qu’on ne comprend pas. Ce n’est pas sans raison que j’appelle cette femme la Peste-Noire. Dans tout le Schwartz-Wald elle n’a pas d’autre nom ; mais c’est ici, au Nideck, quelle le mérite surtout ! »

Et le brave homme poursuivit son chemin sans ajouter un mot.

« Voyons, Sperver, explique-toi plus clairement, lui dis-je, car je n’y comprends rien.

— Oui, c’est notre perte à tous, cette sorcière que tu vois là-bas, c’est d’elle que vient tout le mal : c’est elle qui tue le comte !

— Comment est-ce possible ? comment peut-elle exercer une semblable influence ?

— Que sais-je, moi ? Ce qu’il y a de positif,