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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/86

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HUGUES-LE-LOUP.

qu’un immense bonnet de peau de renard lui courrait la nuque, et qu’il me tenait sa lanterne sous le nez.

« D’abord, m’écriai-je, procédons méthodiquement : qui êtes-vous ?

— Qui je suis !… Comment, tu ne reconnais pas Gédéon Sperver, le braconnier du Schwartz-Wald ?… Oh ! ingrat… Moi qui t’ai nourri, élevé ; moi qui t’ai appris à tendre une trappe, à guetter le renard au coin d’un bois, à lancer les chiens sur la piste du chevreuil !… Ingrat, il ne me reconnaît pas ! Regarde donc mon oreille gauche qui est gelée.

— À la bonne heure !… Je reconnais ton oreille gauche. — Maintenant, embrassons-nous. »

Nous nous embrassâmes tendrement, et Sperver, s’essuyant les yeux du revers de la main, reprit :

« Tu connais Nideck ?

— Sans doute… de réputation… Que fais-tu là ?

— Je suis premier piqueur du comte.

— Et tu viens de la part de qui ?

— De la jeune comtesse Odile.

— Bon… quand partons-nous ?

— À l’instant même. Il s’agit d’une affaire urgente ; le vieux comte est malade, et sa fille m’a recommandé de ne pas perdre une minute. Les chevaux sont prêts.

— Mais, mon cher Gédéon, vois donc le temps qu’il fait ; depuis trois jours il ne cesse pas de neiger.

— Bah ! bah ! Suppose qu’il s’agisse d’une partie de chasse au sanglier, mets ta rhingrave, attache tes éperons, et en route ! Je vais faire préparer un morceau. »

Il sortit.

« Ah ! reprit le brave homme en revenant, n’oublie pas de jeter ta pelisse par là-dessus. »

Puis il descendit.

Je n’ai jamais su résister au vieux Gédéon ; dès mon enfance, il obtenait tout de moi avec un hochement de tête, un mouvement d’épaule. Je m’habillai donc et ne tardai pas à le suivre dans la grande salle.

« Hé ! je savais bien que tu ne me laisserais pas partir seul, s’écria-t-il tout joyeux. Dépêche-moi cette tranche de jambon sur le pouce et buvons le coup de l’étrier, car les chevaux s’impatientent. À propos, j’ai fait mettre ta valise en croupe.

— Comment, ma valise ?

— Oui, tu n’y perdras rien ; il faut que tu restes quelques jours au Nideck, c’est indispensable, je t’expliquerai ça tout à l’heure. »

Nous descendîmes dans la cour de l’hôtel.

En ce moment, deux cavaliers arrivaient : ils semblaient harassés de fatigue ; leurs chevaux étaient blancs d’écume. Sperver, grand amateur de la race chevaline, fit une exclamation de surprise :

« Les belles bêtes !… des valaques… quelle finesse ! de vrais cerfs. Allons, Niclause, allons donc, dépêche-toi de leur jeter une housse sur les reins ; le froid pourrait les saisir. »

Les voyageurs, enveloppés de fourrures blanches d’Astrakan, passèrent près de nous comme nous mettions le pied à l’étrier ; je découvris seulement la longue moustache brune de l’un d’eux, et ses yeux noirs d’une vivacité singulière.

Ils entrèrent dans l’hôtel.

Le palefrenier tenait nos chevaux en main ; il nous souhaita un bon voyage, et lâcha les rênes.

Nous voilà partis.

Sperver montait un mecklembourg pur sang, moi un petit cheval des Ardennes plein d’ardeur ; nous volions sur la neige. En dix minutes nous eûmes dépassé les dernières maisons de Fribourg.

Le temps commençait à s’éclaircir. Aussi loin que pouvaient s’étendre nos regards, nous ne voyions plus trace de route, de chemin, ni de sentier. Nos seuls compagnons de voyage étaient les corbeaux du Schwartz-Wald, déployant leurs grandes ailes creuses sur les monticules de neige, voltigeant de place en place et criant d’une voix rauque : « Misère !… misère !… misère !… »

Gédéon, avec sa grande figure couleur de vieux buis, sa pelisse de chat sauvage, et son bonnet de fourrure à longues oreilles pendantes, galopait devant moi, sifflant je ne sais quel motif du Freyschutz ; parfois il se retournait, et je voyais alors une goutte d’eau limpide scintiller, en tremblotant, au bout de son long nez crochu.

« Hé ! hé ! Fritz, me disait-il, voilà ce qui s’appelle une jolie matinée d’hiver !

— Sans doute, mais un peu rude.

— J’aime le temps sec, moi ; ça vous rafraîchit le sang. Si le vieux pasteur Tobie avait le courage de se mettre en route par un temps pareil, il ne sentirait plus ses rhumatismes. »

Je souriais du bout des lèvres.

Après une heure de course furibonde, Sperver ralentit sa marche, et vint se placer côte à côte avec moi.

« Fritz, me dit-il d’un accent plus sérieux, il est pourtant nécessaire que tu connaisses le motif de notre voyage.

— J’y pensais.