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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/8

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L’ILLUSTRE DOCTEUR MATHÉUS.

« Que dira Christian Schmitt, pensait-il, lui dont j’ai sauvé la femme d’une maladie cruelle, et qui ne sait comment me témoigner sa reconnaissance ? Que dira Jacob Zimmer, que j’ai préservé de la ruine, lorsqu’il n’avait plus un pauvre liard pour faire rebâtir sa grange ? Que dira la vieille Martha, elle qui me soigne comme une tendre mère, qui m’apporte tous les matins mon café à la crème, qui raccommode mes culottes et mes bas, et qui ne peut se coucher qu’après m’avoir bien couvert et tiré le bonnet de coton sur les deux oreilles ? Pauvre Martha ! pauvre, pauvre bonne vieille Martha ! encore hier elle me tricotait des chaussettes bien chaudes, et mettait à part la douzaine de chemises neuves quelle a filées pour moi de ses propres mains ! Et que dira Georges Brenner, qui m’amenait, il y a quinze jours, du bois pour l’hiver prochain, par affection, le brave homme, car il ne voulut rien recevoir ! Oui ! que dira Georges Brenner en apprenant que son bois sera brûlé par un autre ? Il se fâchera, c’est un homme de la race canine, qui n’entend pas raison et qui ne me laissera jamais partir. »

Telles étaient les réflexions de Frantz Mathéus, et si sa résolution n’avait pas été ferme, inébranlable, tant d’obstacles auraient abattu son courage.

Mais à mesure que le soleil s’inclinait vers le Falberg et que la fraîcheur de la nuit s’étendait dans la vallée, il sentit le calme et la sérénité renaître dans son âme ; ses yeux se levèrent au ciel avec amour, les derniers rayons du crépuscule illuminèrent son front inspiré ; on eût dit qu’il priait en silence : Frantz Mathéus rêvait aux conséquences incalculables de son système pour le bonheur des races futures, et l’arrivée de Martha put seule interrompre le cours de ses méditations sublimes.

Il entendit sa vieille servante entrer dans la cuisine, déposer son râteau dans le coin de la porte et prendre la vaisselle pour faire les apprêts du souper.

Ces bruits familiers à son oreille, les pas de Martha qu’il aurait reconnus entre mille, les rumeurs du hameau, le chant des faneuses et des faucheurs qui rentraient joyeusement chez eux, les petites fenêtres qui s’éclairaient une à une, tout cela émut encore le bonhomme : il n’osait bouger de son siège ; les mains jointes, la tête inclinée, il recueillait avec attendrissement ces bruits confus : « Écoute ces voix amies, se disait-il, car peut-être tu ne les entendras plus jamais ! jamais !… »

Tout à coup Martha ouvrit la porte ; elle ne pouvait voir son maître et demanda :

« Êtes-vous là, monsieur le docteur ?

— Oui, Martha, je suis là, répondit Mathéus d’une voix tremblante.

— Mon Dieu, Monsieur, comment pouvez-vous ainsi rester dans l’obscurité ? Je cours chercher de la lumière.

— C’est inutile, j’aime mieux te parler ainsi… J’aime mieux te dire… Viens… Écoute-moi ! »

Mathéus ne put articuler un mot de plus, son cœur battait avec force ; il pensait : « Si je voyais sa figure quand je lui dirai… ce que je dois lui dire… ça me ferait trop de peine »

Martha sentit à l’accent du docteur qu’elle allait apprendre quelque funeste nouvelle, ses genoux fléchirent.

« Monsieur le docteur, dit-elle, qu’avez-vous ? votre voix tremble !

— Ce n’est rien… ce n’est rien, ma bonne, ma chère Martha… ce n’est rien… Assieds-toi là… près de moi ; il faut que je te dise… »

Mais les paroles expirèrent de nouveau sur ses lèvres.

Après quelques instants de silence, il reprit :

« Tu ne m’en voudras pas… il ne faudra pas m’en vouloir. »

La vieille servante, dans une grande anxiété, courut chercher la lampe ; lorsqu’elle rentra, elle vit Mathéus pâle comme la mort.

« Monsieur, s’écria-t-elle, vous êtes malade, vous souffrez, je le vois bien. »

Mais l’illustre docteur avait eu le temps de recueillir ses pensées ; une idée lumineuse venait de frapper son esprit : « Si je parviens à convaincre Martha, tout ira bien, et cela prouvera clairement que l’humanité entière ne saurait résister à l’éloquence de Frantz Mathéus. »

Plein de cette conviction, il se leva.

« Martha, dit-il, regarde-moi bien en face.

— Monsieur le docteur, répondit la vieille servante stupéfaite, je vous regarde.

— Eh bien, tu as devant les yeux Frantz Mathéus, docteur en médecine de la faculté de Strasbourg, membre correspondant de l’Institut chirurgical de Prague et de la Société royale des sciences de Gœttingue, conseiller vétérinaire des haras de Wurtzbourg, et jadis, par un concours de circonstances vraiment effrayantes, chirurgien-major de la bande de Schinderhannes. »

Ici le docteur fit une pause, afin de laisser à Martha le temps d’apprécier toute la magnificence de ses titres ; puis il continua :

« Frantz Mathéus, seul inventeur de la fameuse doctrine psycologico-anthropo-zoologique, laquelle a remué le monde, consterné l’ignorance, exaspéré l’envie et frappé d’admi-