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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/78

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L’ILLUSTRE DOCTEUR MATHÉUS.

cou Peter, le plus tôt sera le mieux ! Ah ! mes chers amis, si vous saviez quel poids vous avez soulevé de mon cœur ! Depuis deux jours je ne respirais plus ; chaque pas qui m’éloignait du Graufthal m’accablait de tristesse ; mais je vais partir… grâce au ciel, je m’en retourne ! »

Maître Kasper, le voyant si décidé, n’insista plus ; il sortit avec Coucou Peter et l’aida lui-même à seller le cheval. Maître Frantz les avait suivis et tournait autour d’eux, sans pouvoir déguiser son impatience. Enfin, voyant que tout était prêt, le bonhomme jeta ses bras avec effusion au cou de maître Kasper, en s’écriant :

« Ô noble cœur, digne fils de Georges Müller, je n’oublierai jamais les services que vous m’avez rendus ! puisse l’Être des êtres répandre ses bénédictions sur vous et sur toute votre famille ! »

Il embrassa de même dame Catherine, puis Coucou Peter qui sanglotait.

Enfin il mettait le pied à l’étrier avec une vivacité singulière, quand il se sentit retenu par la grande basque de sa capote ; en même temps Coucou Peter lui glissa quelque chose dans la poche.

« Que fais-tu là, mon ami ? demanda maître Frantz.

— Rien, monsieur le docteur, rien… ce sont les arrhes que m’a données mon nouveau maître… Maintenant que vous n’êtes plus prophète, vous aurez besoin d’argent. Mais souvenez-vous que votre route est par Wasselonne, Marmoutier et Saverne. Vous vous arrêterez à la Corne d’abondance ; ne vous laissez pas étriller par les aubergistes, monsieur le docteur, vous êtes trop bon ! »

Pendant ce discours, Mathéus considérait son disciple avec un attendrissement inexprimable.

« Ô Coucou Peter, Coucou Peter, s’écria-t-il, quel homme tu serais, si les funestes instincts de la chair n’avaient pas tant d’empire sur toi ! Quel bon cœur ! quelle simplicité naturelle ! quel esprit de justice ! Tu serais parfait ! »

Et ils s’embrassèrent de nouveau en pleurant.

« Ah ! bah ! maître Frantz, murmurait le disciple, ne parlez pas de tout ça, je serais capable de vous suivre et de ne boire que de l’eau pour rester avec vous ! »

Enfin le bon docteur réussit à se mettre en selle et s’éloigna en répétant :

« Puisse l’Être des êtres vous récompenser tous ; puisse-t-il répandre ses bienfaits sur vous ! — Adieu, je vous aime bien !… »


XXIII


Frantz Mathéus suivit les conseils de Coucou Peter, s’arrêtant aux différentes auberges qu’il lui avait indiquées sur sa route et payant son écot, comme il convient à un homme qui ne voyage plus dans l’intérêt de la civilisation.

Il passa par Wasselonne, Marmoutier, Saverne, et le lendemain il atteignait le plateau du Falberg, qui s’incline vers le Graufthal.

C’est au petit jour que maître Frantz descendit la montagne ; le coq rouge de Christina Bauer faisait entendre son cri matinal, et le bonhomme, à cette voix bien connue, pleurait de joie.

Bruno marchait au petit pas et hennissait tout doucement comme pour dire : « Monsieur le docteur, voici notre hameau ; reconnaissez-vous ces petits sentiers, ces hautes bruyères, ces grands arbres ? et là-bas… ces toits de chaume noyés dans la brume du vallon, c’est notre hameau ! Ah ! monsieur le docteur, que je suis content de le revoir ! »

Et le bon docteur Mathéus sanglotait : il avait mis la bride sur le cou de son cheval et se couvrait le visage des deux mains, ne pouvant retenir ses larmes… puis il les ôtait et regardait en silence.

Le jour grisâtre, les vapeurs blanches, les rochers couverts de mousse, les arbustes, l’odeur des plantes, la brise, tout parlait à son âme, et plus il approchait, plus il admirait ce pays. Chaque chose lui paraissait belle comme s’il l’eût vue pour la première fois ; aimable, comme s’il eût passé mille existences avec elle.

« Mon Dieu ! disait-il, mon Dieu ! que vous êtes bon de me laisser revoir mon pays… mon cher pays ! Mon Dieu, je ne savais pas, en vérité, je ne savais pas combien j’aimais ce pays ; combien ces arbres, ces maisonnettes, cette jolie Zinsel qui murmure, ces grands sapins qui se balancent, je ne savais pas combien tout cela était nécessaire à ma vie… non, je ne le savais pas ! »

Et le petit sentier s’élargissait, il se tournait et se retournait comme pour lui montrer tout le charme du paysage et le conduire doucement à sa demeure.

Au bout d’une heure il aboutit dans le grand chemin sablonneux près du pont de bois, à l’entrée du hameau. Les pas de Bruno retentirent sur le pont, et l’excellente bête hennit d’un ton plus vif.

Tout dormait encore au Graufthal ; le coq