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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/682

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Le lendemain, vers neuf heures, Hans Gœrner ayant reçu l’ordre d’amener le prisonnier à la maison commune, pour lui faire subir un nouvel interrogatoire, se rendit avec quatre vigoureux gaillards au violon. Ils en ouvrirent porte, tout curieux de contempler l’esprit ; mais, quelle ne fut pas leur surprise, en le voyant pendu par sa cravate au grillage de la lucarne ! On courut chez Pétrousse pour le prévenir du fait.

Le juge de paix et le docteur d’Hirchwiller dressèrent un procès-verbal en règle de la catastrophe ; puis on enterra l’inconnu dans un champ de luzerne, et tout fut dit !

Or, environ trois semaines après ces événements, j’allai voir mon cousin Pétrousse, dont je me trouve être le plus proche parent, et, par conséquent, l’héritier. Cette circonstance entretient entre nous une liaison assez intime. Nous dînions ensemble, causant de choses indifférentes, lorsqu’il me raconta la petite histoire précédente, comme je viens de la rapporter moi-même.

« C’est étrange, cousin, lui dis-je, vraiment étrange ! Et vous n’avez aucun autre renseignement sur cet inconnu ?

— Aucun.

— Vous n’avez rien trouvé qui pût vous mettre sur la voie de ses intentions ?

— Absolument rien, Christian.

— Mais au fait, que pouvait-il faire dans la citerne ?… de quoi vivait-il ? »

Le bourgmestre haussa les épaules, remplit nos verres et me répondit :

« A ta santé, cousin.

— A la vôtre. »

Nous restâmes quelques instants silencieux. Il m’était impossible d’admettre la fin brusque de l’aventure, et malgré moi-même, je rêvais avec mélancolie à la triste destinée de certains hommes, qui paraissent et disparaissent dans ce monde, comme l’herbe des champs, sans laisser le moindre souvenir ni le moindre regret.

« Cousin, repris-je, combien peut-il y avoir d’ici aux ruines de Geierstein ?

— Vingt minutes, au plus. Pourquoi ?

— C’est que je voudrais les voir.

— Tu sais que nous avons aujourd’hui réunion du conseil municipal, et que je ne puis t’accompagner.

— Oh ! je les trouverai bien tout seul.

— Non, le garde champêtre te montrera le chemin, il n’a rien de mieux à faire. »

Et mon brave cousin, ayant frappé sur son verre, appela sa servante :

« Katel, va chercher Hans Gœrner ; qu’il se dépêche, voici deux heures, il faut que je parte. »

La servante sortit, et le garde champêtre ne tarda point à venir. Il reçut l’ordre de me conduire aux ruines. Tandis que le bourgmestre se dirigeait gravement vers la salle du conseil municipal, nous montions déjà la côte. Hans Gœrner m’indiquait de la main les vestiges de l’aqueduc. A ce moment, les arêtes rocheuses du plateau, les lointains bleuâtres du Hundsrück, les tristes murailles décrépites, couvertes d’un lierre sombre, le bourdonnement de la cloche d’Hirchwiller, appelant les notables au conseil, le garde champêtre haletant, s’accrochant aux broussailles, tout prenait à mes yeux une teinte triste et sévère, dont je n’aurais pu me rendre compte : c’était l’histoire de ce pauvre pendu, qui déteignait sur l’horizon.

L’escalier de la citerne me parut fort curieux, sa spirale élégante. Les buissons hérissés dans les fissures de chaque marche, et l’aspect désert des environs, s’harmonisaient avec ma tristesse. Nous descendîmes, et bientôt le point lumineux de l’ouverture, qui semblait se rétrécir de plus en plus, et prendre la forme d’une étoile à rayons courbes, nous envoya seul sa pâle lumière.

Quand nous atteignîmes le fond de la citerne, ce fut un coup d’œil superbe que toutes ces marches éclairées en dessous, et découpant leurs ombres, avec une régularité merveilleuse. J’entendis alors le bourdonnement dont m’avait parlé Pétrousse : l’immense conque de granit avait autant d’échos que de pierres !

« Depuis le petit homme, quelqu’un est-il descendu ici ? demandai-je au garde champêtre.

— Non, Monsieur, les paysans ont peur, ils s’imaginent que l’esprit revient : personne ne descend dans l’Oreille de la Chouette.

— On appelle ceci l’Oreille de la Chouette ?

— Oui.

— C’est à peu près cela, dis-je, en levant les yeux. Cette voûte renversée forme assez bien le pavillon ; le dessous des marches figure la caisse du tympan, et les détours de l’escalier le limaçon, le labyrinthe et le vestibule de l’oreille. Voilà donc la cause du murmure que nous entendons : nous sommes au fond d’une oreille colossale.

— C’est bien possible, » dit Hans Gœrner, qui semblait ne rien comprendre à mes observations.

Nous remontions, et j’avais déjà franchi les premières marches, lorsque je sentis quelque chose se briser sous mon pied ; je me baissai pour voir ce que cela pouvait être, et j’aperçus, en même temps, un objet blanc devant moi : c’était une feuille de papier déchirée. Quant au corps dur qui s’était broyé, je reconnus une sorte de pot en grès verni.