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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/681

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l’ai dit, la nuit était claire, limpide et parfaitement calme. La lune dessinait à perte de vue un de ces paysages nocturnes aux lignes bleuâtres, parsemés d’arbres grêles, dont les ombres semblent tracées au crayon noir. Les bruyères et les genêts en fleurs parfumaient l’air de leur odeur un peu âpre, et les grenouilles d’une mare voisine chantaient leur grasse antienne, entrecoupée de silences. Mais tous ces détails échappaient à nos bons campagnards ; ils ne songeaient qu’à mettre la main sur l’esprit.

Lorsqu’ils arrivèrent à l’escalier, tous trois firent halte et prêtèrent l’oreille, puis ils regardèrent dans les ténèbres. Rien n’apparaissait, rien ne remuait.

« Diable, dit le bourgmestre, nous avons oublié de prendre un bout de chandelle. Descends, Kasper, tu connais mieux le chemin que moi ; je te suis. »

A cette proposition, le berger recula brusquement ; s’il s’était cru, le pauvre homme aurait pris la fuite ; sa mine pileuse fit rire le bourgmestre aux éclats.

« Eh bien, Hans, puisqu’il ne veut pas descendre, montre-moi le chemin, dit-il au garde champêtre.

— Mais, monsieur le bourgmestre, répondit celui-ci, vous savez bien qu’il manque des marches, nous risquerions de nous casser le cou.

— Alors, envoie ton chien, » reprit Pétrousse.

Le berger siffla son chien, lui montra l’escalier, l’excita, mais le chien, pas plus que les autres, ne voulut risquer l’aventure.

Dans ce moment, une idée lumineuse frappa le garde champêtre :

« Hé ! monsieur le bourgmestre, dit-il, si vous lâchiez un coup de fusil là-dedans.

— Ma foi, s’écria l’autre, tu as raison ; on verra clair au moins. »

Et sans hésiter, le brave homme s’approcha de l’escalier, épaulant son fusil. Mais, par l’effet d’acoustique que j’ai signalé précédemment, reprit, le maraudeur, l’individu qui se trouvait dans la citerne, avait tout entendu. L’idée de recevoir un coup de fusil ne parut pas lui sourire, car d’une voix grêle, perçante, il cria :

« Halte ! ne tirez pas, je monte ! »

Alors les trois fonctionnaires se regardèrent en riant tout bas, et le bourgmestre, s’inclinant de nouveau dans l’ouverture, s’écria d’un ton rude :

« Dépêche-loi, coquin, ou je tire ! »

Il arma son fusil, dont le tic-tac parut hâter l’ascension du personnage mystérieux ; on entendit rouler quelques pierres. Cependant il fallut bien encore une minute pour le voir apparaître, la citerne ayant soixante pieds de profondeur.

Que faisait cet homme au milieu de pareilles ténèbres ? Ce devait être quelque grand criminel ! Ainsi pensaient du moins Pétrousse et ses acolytes.

Enfin, une forme vague se détacha de l’ombre, puis lentement, progressivement, un petit homme roux et maigre, haut de quatre pieds et demi au plus, la figure jaune, l’œil étincelant comme celui d’une pie, les cheveux en désordre et les vêtements en lambeaux, sortit en criant :

« De quel droit venez-vous troubler mes études, misérables ? »

Cette apostrophe grandiose ne cadrait guère avec son costume et sa physionomie ; aussi le bourgmestre indigné lui répliqua :

« Tâche de te montrer honnête, mauvais drôle, ou je commence par t’administrer une correction.

— Une correction ! dit le petit homme en bondissant de colère, et se dressant sous le nez du bourgmestre.

— Oui, reprit l’autre, qui pourtant ne laissait pas d’admirer le courage du pygmée, si tu ne réponds pas d’une manière satisfaisante aux questions que je vais te poser. Je suis le bourgmestre d’Hirchwiller ; voici le garde champêtre, le berger et son chien, nous sommes plus forts que toi ; sois sage et dis-moi paisiblement qui tu es, ce que tu viens faire ici, et pourquoi lu n’oses paraître au grand jour. Ensuite nous verrons ce que l’on fera de toi.

— Tout cela ne vous regarde pas, répondit le petit homme de sa voix cassante. Je ne vous répondrai pas.

— Dans ce cas, en avant, marche ! fit le bourgmestre, qui le saisit d’une main ferme par la nuque ; tu vas coucher en prison. »

Le petit homme se débattait comme une martre ; il cherchait même à mordre, et le chien lui flairait déjà les mollets, quand, tout épuisé, il dit, non sans quelque noblesse :

« Lâchez-moi, Monsieur, je cède à la force… je vous suis ! »

Le bourgmestre, qui ne manquait pas de savoir-vivre, devint plus calme à son tour.

« Vous me le promettez, dit-il ?

— Je vous le promets !

— C’est bien… marchez en avant. »

Et voilà comment, dans la nuit du 29 juillet 1835, le bourgmestre fit la capture d’un petit homme roux, sortant de la caverne du Geierstein.

En arrivant à Hirchwiller, le garde champêtre courut chercher la clef de la prison, elle vagabond fut enfermé à double tour.