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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/679

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LE TALION.

« C’est Castagnac ! » me dis-je tout ému.

Deux secondes se passèrent.

« Ouvrez ! » cria-t-on du dehors.

Je ne m’étais pas trompé, c’était lui ! Il y eut un silence… Puis quelque chose fut jeté sur les marches… Les pas s’éloignèrent. Je venais d’échapper à la mort.

Mais qu’allait-il advenir ?

Dans la crainte d’une nouvelle tentative plus violente, j’allai pousser les deux gros verrous, qui faisaient de l’amphithéâtre une véritable prison.

C’était peine inutile, car, en revenant m’asseoir, je vis déjà l’ombre de Castagnac s’avancer sur la courtine. La lune, levée du côté de la ville, projetait l’ombre de l’hôpital sur le précipice. Quelques rares étoiles scintillaient à l’horizon ; pas un souffle n’agitait l’air.

Avant de s’engager sur la rampe dangereuse, le vieux soudard fit halte, regardant ma fenêtre. Son hésitation fut longue.

Au bout d’un quart d’heure, il fit le premier pas, marchant le dos appliqué contre le mur. Il était arrivé au milieu de la rampe, et se flattait sans doute déjà d’atteindre le talus qui descend à la Kasba, quand je lui jetai le cri de mort :

« Raymond, où vas-tu ? »

Mais, soit qu’il fût prêt à tout événement, soit qu’il eût plus de sang-froid que sa victime, le misérable ne bougea point, et me répondit avec un éclat de rire ironique :

« Ah ! ah ! vous êtes là, docteur, je m’en doutais. Attendez, je reviens ; nous avons un petit compte à régler ensemble. »

Alors, allumant ma torche et l’avançant au-dessus du précipice :

« Il est trop tard ! m’écriai-je ; regarde, scélérat, voici ton tombeau ! »

Et les immenses gradins de l’abîme, avec leurs rochers noirs, luisants, hérissés de figuiers sauvages, s’illuminèrent jusqu’au fond de la vallée.

C’était un coup d’œil titanique ! la lumière blanche de la poix, descendant d’étage en étage entre les rochers, agitant leurs grandes ombres dans le vide, semblait creuser les ténèbres à l’infini.

J’en fus saisi moi-même, et je reculai d’un pas comme frappé de vertige.

Mais lui… lui qui n’était séparé du gouffre que par la largeur d’une brique, de quelle terreur ne dut il pas être foudroyé ! Ses genoux fléchirent… ses mains se cramponnèrent au mur… Je m’avançai de nouveau : une énorme chauve-souris, chassée par la lumière, commença sa ronde funèbre autour des murailles gigantesques, —comme un rat noir aux ailes anguleuses nageant dans la flamme, —et tout au loin, bien loin, les flots du Rummel scintillèrent dans l’immensité.

« Grâce ! cria l’assassin d’une voix cassée, grâ…ce ! »

Je n’eus pas le courage de prolonger son supplice, et je lançai ma torche dans l’espace. Elle descendit lentement, balançant sa flamme échevelée dans les ténèbres ; éclairant tour à tour les assises de l’abîme, et semant les broussailles de ses étincelles éblouissantes. Elle n’était plus qu’un point dans la nuit, et descendait toujours, quand une ombre passa devant elle comme la foudre.

Je compris que justice était faite. En remontant l’escalier de l’amphithéâtre, quelque chose plia sous mon pied ; je me baissai, c’était mon épée : Castagnac, avec sa perfidie habituelle, avait résolu de me tuer avec ma propre épée, pour faire croire à un suicide.

Du reste, comme je l’avais prévu, la porte de ma chambre était forcée, mon lit bouleversé, mes papiers épars : il avait fait une visite en règle chez moi.

Cette circonstance dissipa complètement le sentiment de pitié involontaire que m’inspirait la fin du misérable.


fin du talion