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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/675

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LE TALION.

un regard inquiet, s’approche de moi, et se courbe pour me baiser la main.

« Seigneur Taleb, qu’est-ce qui vous amène dans mon humble demeure ?… Que puis-je pour vous rendre service ?

— Tu peux me faire connaître Fatima.

— Fatima la Mauresque ?

— Oui… la Mauresque.

— Seigneur Taleb, au nom de votre mère, ne voyez pas cette femme !

— Pourquoi ?

— C’est la perdition des fidèles et des infidèles ; elle possède un charme qui tue. Ne la voyez pas !…

— Sidi Houmaïum, ma résolution est inébranlable : Fatima possède un charme, eh bien !… moi, je possède un charme plus grand. Le sien, donne la mort ; le mien donne la vie, la jeunesse, la beauté !… Dis lui cela, Sidi Houmaïum ; dis-lui que les rides de la vieillesse s’effacent à mon approche. Dis-lui que la pomme d’Héva, — cette pomme qui nous condamne tous à mourir, depuis l’origine des siècles, — j’en ai retrouvé les pepins, que je les ai semés, et qu’il en est sorti l’arbre de la vie, dont les fruits savoureux donnent la grâce de l’éternelle jeunesse !… Que celle qui en goûte, fût-elle vieille, laide et ratatinée comme une sorcière, dis-lui qu’elle renaît, que ses rides s’effacent, que sa peau devient blanche et douce comme un lis, ses lèvres roses et parfumées comme la reine des fleurs, ses dents éclatantes comme celles d’un jeune chacal.

— Mais, seigneur Taleb, s’écria le musulman, Fatima n’est pas vieille ; elle est, au contraire, jeune et belle, si belle même, qu’elle ferait l’orgueil d’un sultan.

— Je le sais… elle n’est pas vieille, mais elle peut vieillir. Je veux la voir !… Souviens-toi, Sidi Houmaïum, souviens-toi de tes promesses.

— Puisque telle est votre volonté, seigneur Taleb, revenez demain à la même heure. Mais rappelez-vous bien ce que je vous dis : Fatima fait un vilain usage de sa beauté.

— Sois tranquille, je ne l’oublierai pas. » Et présentant la main au coulouglis, je me retirai comme j’étais venu, la tête haute et le pas majestueux.

Jugez si je dus attendre avec impatience l’heure de mon rendez-vous avec Sidi-Houmaïum ; je ne me possédais plus ; cent fois, je traversai la grande cour, pour guetter le cri du muetzin, tirant le chapeau à tout venant, et causant même avec la sentinelle pour tuer le temps.

Enfin le verset du Coran se chante à la cime des airs ; il plane de minaret en minaret sur la ville indolente. Je cours à la rue de la Brèche ; Sidi Houmaïum fermait sa botèga.

« Eh bien ! lui dis-je tout haletant.

— Fatima vous attend, seigneur Taleb.

Il assujettit la barre, et, sans autre explication, se met à marcher devant moi.

Le ciel était d’un éclat éblouissant. Les hautes maisons blanches, véritable procession de fantômes, drapées de loin en loin d’un rayon de soleil, reflétaient sur les rares passants leur morne tristesse.

Sidi Houmaïum allait toujours sans tourner la tête, les longues manches de son burnous balayant presque la terre ; et, tout en marchant, je l’entendais réciter tout bas en arabe, je ne sais quelles litanies semblables à celles de nos pèlerins.

Bientôt, quittant la grande rue, il s’engagea dans l’étroite ruelle de Suma, où deux personnes ne sauraient marcher de front. Là, dans la bourbe noire du ruisseau, sous de misérables échoppes, grouille toute une population de savetiers, de brodeurs sur maroquin, de marchands d’épices des Indes, d’aloès, de dattes, de parfums rares ; les uns allant et venant d’un air apathique, les autres accroupis, les jambes croisées, méditant à je ne sais quoi, dans une atmosphère de fumée bleuâtre, qui s’échappe à la fois de leur bouche et de leurs narines.

Le soleil d’Afrique pénètre dans le sombre cloaque en lames d’or, effleurant ici une vieille barbe grise à nez crochu, avec son chibouck et sa main grasse chargée de bagues ; plus loin le profil gracieux d’une belle juive, rêveuse et triste au fond de sa boutique, ou bien encore l’étalage d’un armurier, avec ses yatagans effilés, ses longs fusils de Bédouins incrustés de nacre. L’odeur de la fange se confond avec les émanations pénétrantes de l’officine. La lumière sabre les ombres, elle les découpe en franges lumineuses, elle les tamise de ses paillettes éblouissantes sans parvenir à les dissiper.

Nous allions toujours.

Tout à coup, dans l’un des détours inextricables de la ruelle, Sidi Houmaïum s’arrêta devant une porte basse et souleva le marteau.

« Tu me suivras, tu me serviras d’interprète, lui dis-je à voix basse.

— Fatima parle le français, » me répondit-il sans tourner la tête.

Au même instant, la face luisante d’une négresse parut au guichet. Sidi Houmaïum lui dit quelques mots en arabe. La porte l’ouvrit et se referma subitement silr moi. La négresse était sortie par une porte latérale que je n’a-