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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/674

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LE TALION.

de Philippeville, un uniforme suspendu dans les airs le long des rochers de la Kasba, et que les oiseaux de proie volaient autour par centaines, remplissant le ciel de leurs cris.

C’étaient les restes de Raymond.

On eut des peines infinies à les chercher, au moyen de cordes et d’échelles fixées de distance en distance, le long de labîme.

Les officiers de la garnison s’entretinrent deux on trois jours de cette étrange aventure ; ou fit mille commentaires sur les circonstances probables de l’événement ; puis on causa d’autre chose, on reprit la partie de bézigue ou de piquet.

Des hommes exposés tous les jours à périr n’ont pas un grand fonds de sympathie les uns pour les autres : Jacques meurt… Pierre le remplace… Le régiment est immortel ! C’est la théorie dite humanitaire en action : — « Vous êtes, donc vous serez… Car étant, vous participez de l’être éternel et infini. » — Oui, je serai… Mais quoi ? — Voilà la question. Aujourd’hui lieutenant de chasseurs, et demain une motte de terre. Cela mérite qu’on y regarde à deux fois.

II

Ma position, au milieu de l’indifférence générale, était pénible ; le silence me pesait comme un remords. La vue du lieutenant Castagnac excitait en moi des mouvements d’indignation, une sorte de répulsion insurmontable ; le regard terne de cet homme, son sourire ironique me glaçaient le sang. Lui-même m’observait parfois à la dérobée, comme pour lire au fond de mon âme ; ses regards furtifs pleins de défiance, ne me rassuraient pas du tout.

« Il se doute de quelque chose, me disais-je ; s’il en était sûr, je serais perdu, car cet homme ne recule devant rien ! »

Ces idées m’imposaient une contrainte intolérable ; mes travaux en souffraient, il fallait sortir de l’incertitude à tout prix, mais comment ?

La Providence vint à mon aide.

Je traversais un jour le guichet, sur les trois heures de l’après-midi, pour me rendre en ville, quand le caporal infirmier accourut me remettre un chiffon de papier, qu’il venait de trouver dans la tunique de Raymond.

« C’est une lettre d’une particulière nommée Fatima, me dit le brave homme ; il paraît que cette indigène en tenait pour le lieutenant Dutertre. J’ai pensé, major, que ça pouvait vous intéresser.

La lecture de cette lettre me jeta dans un grand étonnement ; elle était très-courte et se bornait pour ainsi dire à indiquer l’heure et le lieu d’un rendez-vous ; mais quelle révélation dans la signature !

« Ainsi donc, me dis-je, cette exclamation de Castagnac au plus fort de ses crises, cette exclamation : « Fatima ! ô Fatima ! » est le nom d’une femme… et cette femme existe… Elle aimait Dutertre !… Oui sait ? C’était peut-être pour aller à ce rendez-vous, que Raymond m’avait demandé un billet de sortie !… Oui… oui… la lettre est du 3 juillet… c’est bien cela ! Pauvre garçon, ne pouvant quitter l’hôpital pendant le jour, il s’est hasardé la nuit dans cet affreux chemin ; et là, Castagnac l’attendait ! »

Tout en réfléchissant à ces choses, je descendais la rue de la Brèche, et bientôt je me vis en face d’une voûte de briques assez basse, ouverte au vent selon l’usage oriental.

Au fond de cette voûte, un certain Sidi Houmaïum, armé d’une longue cuiller de bois, et gravement assis sur ses babouches, remuait dans un vase d’eau bouillante la poudre parfumée du moka.

Il est bon de vous dire que j’avais guéri Sidi Houmaïum d’une dartre maligne, contre laquelle les médecins et les chirurgiens du pays avaient inutilement employé toutes leurs panacées et leurs amulettes. Ce brave homme me gardait une véritable reconnaissance.

Tout autour de la boléga régnait une banquette recouverte de petites nattes en sparterie, et sur la banquette trônaient cinq ou six Maures coiffés du fez rouge à flocon de soie bleue, les jambes croisées, la paupière demi-close, le chibouck aux lèvres, savourant en silence l’arôme du tabac turc et delà fève d’Arabie.

Je ne sais par quelle inspiration subite l’idée me vint aussitôt de consulter Sidi Houmaïum. Il est de ces impulsions bizarres qu’on ne peut définir, et dont nul ne saurait pénétrer la cause.

J’entre donc dans la boléga d’un pas solennel, à la grande stupéfaction des habitants, et je prends place sur la banquette.

Le Kaouadji, sans avoir l’air de me reconnaître, vient me présenter un chibouck et une tasse de café brûlant.

Je hume le breuvage, j’aspire le chibouck y le temps s’écoule lentement, et, vers six heures, la voix papelarde du muetzin appelle les fidèles à la prière.

Tous se lèvent en passant la main sur leur barbe, et s’acheminent vers la mosquée.

Enfin, je suis seul.

Sidi Houmaïum, promenant autour de lui