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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/66

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L’ILLUSTRE DOCTEUR MATHÉUS.

La cime des arbres s’agitait doucement aux fenêtres, les draps du lit étaient d’uue blancheur merveilleuse, et les vieux meubles de chêne semblaient vous annoncer la bienvenue d’un air de familiarité naïve.

Mais l’illustre philosophe, dans sa douleur, ne remarquait point ces détails et s’assit en exhalant un profond soupir.

« Allons, mon cher monsieur, lui dit le pasteur, oubliez les petits désagréments de la carrière philosophique, faites un bon somme, et demain vous serez frais et dispos comme si vous aviez remporté la plus magnifique victoire. »

Puis il serra la main de maître Frantz, déposa la chandelle sur la table et descendit tranquillement se reposer de ses fatigues.

Quand les pas du pasteur eurent cessé de se faire entendre, et que le silence de la nuit régna dans toute la maison, Mathéus, les deux coudes sur la table et la tête entre les mains, se prit à regarder brûler la chandelle avec un accablement indicible ; il ne songeait à rien, et cependant il était triste… triste comme si le grand Démiourgos l’eût abandonné.

Vers une heure il entendit un enfant qui pleurait dans la maison voisine, et la mère qui cherchait à le consoler par de tendres paroles ; cette voix d’enfant, si faible et si douce, et cette voix de mère plus douce encore, remuèrent le cœur du bonhomme ; une larme mouilla ses yeux ! Puis, l’enfant s’étant apaisé, le silence redevint plus grand, et maître Frantz, accablé de fatigue, finit par s’endormir le front sur la table.

Lorsqu’il s’éveilla, le jour commençait à grisonner les vitres, et la chandelle montait en flamme rouge du fond du chandelier. Alors tous les événements de la nuit se retracèrent à sa mémoire. Il se leva et ouvrit une fenêtre.

Déjà les oiseaux gazouillaient dans le jardin ; quelques ouvriers, la pioche sur l’épaule, passaient en causant le long de la grille, et leurs voix, à cette heure matinale, s’entendaient d’un bout de la rue à l’autre. Les fraîches laitières de la montagne, leur grande cruche d’étain sous le bras, se reposaient autour des bornes voisines, et les servantes ; en petites jupes, et les bras nus, venaient une à une acheter le lait du ménage. Toutes ces bonnes gens avaient un air de santé qui faisait plaisir à voir. Les servantes s’arrêtaient à jaser entre elles de baptêmes, de mariages, du départ des conscrits, de ceci, de cela.

Puis tout à coup l’une d’elles s’écriait : « Ah ! mon Dieu ! mon feu qui brûle depuis une demi-heure ! mon pain qui roussit… et moi qui reste là ! Bonjour, mademoiselle Charlotte !…

— Bonjour, mademoiselle Christine. »

Et les voilà qui se dispersent et qui courent, regrettant de n’en avoir pas assez dit et se promettant bien de recommencer le lendemain.

Les marchands ouvraient aussi leurs boutiques et suspendaient leurs étalages aux crochets de la porte.

À chaque instant c’était du nouveau ; puis l’air de la montagne vous arrivait si vif, si pur, que la poitrine se dilatait de bonheur et respirait en quelque sorte d’elle-même.

Maître Frantz, ranimé par ce joyeux spectacle, commençait à voir les choses d’un point de vue plus agréable ; il s’étonnait même de ses craintes chimériques, car enfin personne ne pouvait l’empêcher d’enseigner une doctrine fondée sur la plus haute morale, sur la plus saine logique. Peu s’en fallut qu’il ne prît alors la résolution sérieuse de se dénoncer à M. le procureur, afin de confondre les envieux ; mais sa prudence lui fit entrevoir qu’on pourrait bien l’enfermer d’abord, sauf à juger la doctrine plus tard, et cette réflexion judicieuse refroidit son enthousiasme : « Frantz, se dit-il, tu es possédé d’une ardeur philosophique trop grande. Sans doute il serait beau de souffrir la persécution et le martyre pour l’immuable vérité, ce serait même très-beau ; mais à quoi cela servirait-il ? Si l’on te mettait en prison, qui enseignerait l’anthropo-zoologie au genre humain ? Ce ne serait pas Coucou Peter, homme de peu de foi et naturellement enclin aux jouissances de la chair. Il vaut mieux t’en aller… c’est la sagesse qui l’ordonne ! Surtout, Frantz, défie-toi de ton audace extraordinaire ; le vrai courage consiste à dompter ses passions ! »

Quand l’illustre philosophe se fut ainsi moralisé lui-même, il résolut de partir pour Strasbourg sans perdre une minute. En conséquence il mit son large feutre et descendit à tâtons dans le corridor. Mais comme il passait devant une petite chambre sous l’escalier et qu’il hésitait, ne sachant s’il devait prendre à droite ou à gauche, la voix de son disciple cria de l’intérieur :

« Qui est là ?

— C’est moi, mon ami.

— Ah ! c’est vous, monsieur le docteur. »

En même temps Mathéus entendit quelqu’un sauter du lit, et Coucou Peter en chemise apparut sur le seuil.

« Comment, diable ! vous êtes déjà debout de si grand matin ! fit le joyeux ménétrier.

— Ah ! ce n’est pas sans cause, mon garçon.