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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/659

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LE BOURGMESTRE EN BO’üTEILLE.

Hippel se leva pour se regarder dans la glace. En voyant ses joues pleines et rebondies, il sourit à sa figure, et revint se placer devant un poulet, qu’il se mit à déchiqueter.

« Au fait, dit-il, le bourgmestre pouvait être laid, crasseux ; cela ne prouve rien contre moi.

— Seriez-vous de ses parents ? demanda l’hôtesse toute surprise.

— Moi ! je ne l’ai jamais connu. Je dis seulement que les uns sont laids, les autres beaux ; parce quon a le nez placé au milieu de la figure comme votre bourgmestre, cela ne prouve pas qu’on lui ressemble.

— Oh ! non, dit la commère, vous n’avez aucun trait de sa famille.

— D’ailleurs, reprit mon camarade, je ne suis pas avare, moi, ce qui démontre que je ne suis pas votre bourgmestre. Apportez encore deux bouteilles de votre meilleur vin. »

La dame sortit, et je saisis cette occasion d’avertir Hippel de ne pas se lancer dans des conversations qui pourraient trahir son incognito.

« Pour qui me prends-tu, Ludwig ? s’écriat-il furieux. Sache que je ne suis pas plus bourgmestre que toi, et la preuve, c’est que mes papiers sont en règle. »

Il tira son passe-port. L’hôtesse rentrait.

« Madame, dit-il, est-ce que votre bourgmestre ressemblait à ce signalement ? »

Il lut :

« Front moyen, nez gros, lèvres épaisses, yeux gris, taille forte, cheveux bruns.

— À peu près, dit la dame, excepté qu’il était chauve. »

Hippel passa la main dans ses cheveux en s’écriant :

« Le bourgmestre était chauve, et personne n’osera soutenir que jè suis chauve. »

L’hôtesse crut que mon ami était fou, mais comme il se leva en payant, elle ne dit rien.

Arrivé sur le seuil, Hippel se tourna vers moi et me dit d’une voix brusque :

« Partons !

— Un instant, mon cher ami, lui répondis-je, tu vas d’abord me conduire au cimetière où repose le bourgmestre.

— Non ! s’écria-t-il, non ! jamais ! Tu veux donc me précipiter dans les griffes de Satan ?… Moi ! debout sur ma propre tombe ! Mais ce serait contraire à toutes les lois de là nature. Tu n’y songes pas, Ludwig ?

— Calme-toi, Hippel, lui dis-je. Tu es en ce moment sous l’empire des puissances invisibles Elles étendent sur toi leurs réseaux si déliés, si transparents, que nul ne peut les apercevoir… Il faut un effort pour les dissoudre, il faut restituer l’âme du bourgmestre, et cela n’est possible que sur sa tombe. Voudrais-tu être larron de cette pauvre âme ? Ce serait un vol manifeste ; je connais trop ta délicatesse pour te supposer capable d’une telle infamie. »

Ces arguments invincibles le décidèrent.

« Eh bien, oui, dit-il, j’aurai le courage de fouler aux pieds ces restes dont j’emporte la plus lourde moitié. À Dieu ne plaise qu’un tel larcin me soit imputé. Suis-moi, Ludwig, je vais te conduire. »

Il marchait à pas rapides, précipités, tenant à la main son chapeau, les cheveux épars, agitant les bras, allongeant les jambes, comme un malheureux qui accomplit le dernier acte du désespoir et s’excite lui-même pour ne pas faiblir.

Nous traversâmes d’abord plusieurs petites, ruelles, ensuite le pont d’un moulin, dont la roue pesante déchirait une blanche nappe d’écume ; puis nous suivîmes un sentier qui parcourait une prairie, et nous arrivâmes enfin, derrière le village, près d’une muraille assez haute, revêtue de mousse et de clématites. C’était le cimetière.

À l’un des angles s’élevait l’ossuaire, à l’autre une maisonnette entourée d’un petit jardin.

Hippel s’élança dans la chambre. Là se trouvait le fossoyeur ; le long des murailles, il y avait des couronnes d’immortelles. Le fossoyeur sculptait une croix ; son travail l’absorbait tellement, qu’il se leva tout effrayé quand Hippel parut. Mon camarade fixa sur lui des yeux qui durent l’effrayer, car, pendant quelques secondes, il resta tout interdit.

« Mon brave homme, lui dis-je, conduisez-nous à la tombe du bourgmestre.

— C’est inutile, s’écria Hippel, je la connais. »

Et sans attendre de réponse, il ouvrit la porte qui donnait sur le cimetière, et se prit à courir comme un insensé, sautant par-dessus les tombes et criant :

« C’estlà !… là !… Nous y sommes !… »

Évidemment l’esprit du mal le possédait, car il renversa sur son passage une croix blanche, couronnée de roses. La croix d’un petit enfant !

Le fossoyeur et moi nous le suivions de loin.

Le cimetière était fort vaste. Des herbes grasses, épaisses, d’un vert sombre, s’élevaient à trois pieds du sol. Les cyprès traînaient leur longue chevelure à terre ; mais ce qui me frappa tout d’abord, ce fut un treillis adossé contre la muraille et couvert d’une vigne magnifique, tellement chargée de raisins, que les