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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/655

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LE BOURGMESTRE EN BO’üTEILLE.

parler. Longtemps je me tins immobile près de lui, j’aurais voulu plonger mon regard au fond de son âme ; mais le sommeil est un mystère impénétrable, comme la mort, il garde ses secrets.

Tantôt la figure de Hippel exprimait la terreur, tantôt la tristesse, tantôt la mélancolie ; parfois, elle se contractait, on eût dit qu’il allait pleurer.

Cette bonne figure, faite pour éclater de rire, avait un caractère étrange sous l’impression de la douleur.

Que se passait-il au fond de cet abîme ? Je voyais bien quelques vagues monter à la surface, mais d’où venaient ces commotions profondes ? Tout à coup le dormeur se leva, ses paupières s’ouvrirent, et je vis que ses yeux étaient blancs. Tous les muscles de son visage tressaillirent, sa bouche sembla vouloir jeter un cri d’horreur ; puis il retomba et j’entendis un sanglot.

« Hippel ! Hippel ! m’écriai-je, en lui versant une cruche d’eau sur la tête.

Il s’éveilla.

« Ah ! dit-il, Dieu soit loué, c’était un rêve ! Mon cher Ludwig, je te remercie de m’avoir éveillé.

— C’est fort bien, mais tu vas me raconter ce que tu rêvais.

— Oui… demain… laisse-moi dormir… j’ai sommeil.

— Hippel, tu es un ingrat ; demain tu auras tout oublié.

— Cordieu ! reprit-il, j’ai sommeil... je n’y tiens plus… laisse-moi… laisse-moi. »

Je ne voulus pas lâcher prise.

« Hippel, tu vas retomber dans ton rêve, et cette fois je t’abandonnerai sans miséricorde. »

Ces mots produisirent un effet admirable.

« Retomber dans mon rêve ! s’écria-t-il en sautant du lit. Vite mes habits, mon cheval, je pars ! Cette maison est maudite. Tu as raison, Ludwig, le diable habite entre ces murs. Allons-nous-en ! »

Il s’habillait avec précipitation. Quand il eut fini, je l’arrêtai.

« Hippel, lui dis-je, pourquoi nous sauver ? Il n’est que trois heures du matin, reposons-nous. »

J’ouvris une fenêtre, et l’air frais de la nuit pénétrant dans la chambre dissipa toutes ses craintes.

Appuyé sur le bord de la croisée, il me raconta ce qui suit :

« Nous avons parlé hier des plus fameux vignobles du Rhingau, me dit-il. Quoique je n’aie jamais parcouru ce pays, mon esprit s’en préoccupa sans doute, et le gros vin que nous avons bu donna une couleur sombre à mes idées. Ce qu’il y a de plus étonnant, c’est que je m’imaginais dans mon rêve, être le bourgmestre de Welche (village voisin), et je m’identifiais tellement avec ce personnage, que je pourrais t’en faire la description comme de moi-même. Ce bourgmestre était un homme de taille moyenne et presque aussi gros que moi ; il portait un habit à grandes basques et à boutons de cuivre ; le long de ses jambes, il y avait une autre rangée de petits boutons tête de clou. Un chapeau à trois cornes coiffait sa tête chauve ; enfin, c’était un homme d’une gravité stupide, ne buvant que de l’eau, n’estimant que l’argent, et ne songeant qu’à étendre ses propriétés.

« Comme j’avais pris l’habit du bourgmestre, j’en avais pris aussi le caractère. Je me serais méprisé, moi, Hippel, si j’avais pu me connaître. Animal de bourgmestre que j’étais ! Ne vaut-il pas mieux vivre gaiement et se moquer de l’avenir, que d’entasser écus sur écus et distiller de la bile ? Mais c’est bien… me voilà bourgmestre.

« Je me lève de mon lit, et la première chose qui m’inquiète, c’est de savoir si les ouvriers travaillent à ma vigne. Je prends une croûte de pain pour déjeuner. Une croûte de pain ! faut-il être ladre, avare ? Moi qui mange ma côtelette et qui bois ma bouteille tous les matins. Enfin, c’est égal, je prends, c’est-à-dire le bourgmestre prend une croûte de pain et la met dans sa poche. Il recommande à sa vieille gouvernante de balayer la chambre, et de préparer le dîner pour onze heures : du bouilli et des pommes de terre, je crois. Un pauvre dîner ! N’importe… Il sort.

« Je pourrais te faire la description de la route, de la montagne, me dit Hippel, je les ai sous les yeux.

« Est-il possible qu’un homme, dans ses rêves, puisse se figurer ainsi un paysage ? Je voyais des champs, des jardins, des prairies, des vignobles. Je pensais : celui-ci est à Pierre ; cet autre à Jacques ; cet autre à Henri ; et je m’arrêtais devant quelques-unes de ces parcelles, en me disant : « Diable, le trèfle de Jacob est superbe ; » et plus loin : « Diable, cet arpent de vigne me conviendrait beaucoup. » Mais pendant ce temps-là je sentais une espèce d’étourdissement, un mal de tête indéfinissable. Je pressai le pas. Comme il était grand matin, tout à coup le soleil se leva, et la cha leur devint excessive. Je suivais un petit sentier qui montait à travers les vignes, sur le versant de la côte. Ce sentier allait aboutir derrière les décombres d’un vieux château, et je voyais plus loin mes quatre arpents. Je me hâ-