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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/645

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’ŒIL INVISIBLE


Erckmann - Chatrian - Contes et romans populaires, 1867 p655.jpg
Je courus chez tous les fripiers de Nuremberg. ( Page 42.)

Cette scène bizarre confondait toutes mes idées ; que signifiait ce mannequin ?

Je devins plus attentif que jamais.

Flédermausse venait de sortir avec son panier, je la suivis des yeux jusqu’au détour de la rue ; elle avait repris son air de vieillotte tremblotante, elle faisait de petits pas et tournait de temps en temps la tête à demi, pour voir derrière elle du coin de l’œil.

Pendant cinq grandes heures elle resta dehors ; moi, j’allais, je venais, je méditais ; le temps m’était insupportable ; le soleil chauffait les ardoises et m’embrasait le cerveau.

Je vis à sa fenêtre le brave homme qui occupait la chambre des trois pendus. C’était un bon paysan de la Forêt-Noire, à grand tricorne, à gilet écarlate, la figure riante, épanouie. Il fumait tranquillement sa pipe d’Ulm, sans se douter de rien. J’avais envie de lui crier : « Brave homme, prenez garde ! ne vous laissez pas fasciner par la vieille ; défiez-vous ! » Mais il ne m’aurait pas compris.

Vers deux heures, Flédermausse rentra. Le bruit de sa porte retentit au fond du vestibule. Puis seule, bien seule, elle parut dans la cour et s’assit sur la marche inférieure de l’escalier. Elle déposa son grand panier devant elle et en tira d’abord quelques paquets d’herbages, quelques légumes ; puis un gilet rouge, puis un tricorne replié, une veste de velours brun, des culottes de peluche, une paire de gros bas de laine, — tout le costume d’un paysan de la Forêt-Noire.