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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/642

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L’ŒIL INVISIBLE.

probable. Ces raisons ne vous auraient pas paru suffisantes, ni à moi non plus. Eh bien….

— Assez ! assez ! m’écriai-je, cela est horrible. Je devine là-dessous un affreux mystère. Ce n’est pas la tringle, ce n’est pas la chambre…

— Est-ce que vous soupçonneriez l’aubergiste, le plus honnête homme du monde, appartenant à l’une des plus anciennes familles de Nuremberg ?

— Non, non, Dieu me garde de concevoir d’injustes soupçons ; mais il y a des abîmes qu’on n’ose sonder du regard.

— Vous avez bien raison, dit Toubac, étonné de mon exaltation ; il vaut mieux parler d’autre chose. A propos, maître Christian, et notre paysage de Sainte-Odile ? »

Cette question me ramena dans le monde positif. Je fis voir au brocanteur le tableau que je venais de terminer. L’affaire fut bientôt conclue, et Toubac, fort satisfait, descendit l’échelle en m’engageant à ne plus songer à l’étudiant de Heidelberg.

J’aurais volontiers suivi le, conseil du brocanteur ; mais quand le diable se mêle de nos affaires, il n’est pas facile de s’en débarrasser.


II


Dans la solitude, tous ces événements se retracèrent à mon esprit avec une lucidité effrayante.

La vieille, me dis-je, est cause de tout. Elle seule a médité ces crimes, et les a consommés ; mais par quel moyen ? A-t-elle eu recours à la ruse, ou bien à l’intervention des puissances invisibles ?

Je me promenais dans mon réduit ; une voix intérieure me criait : « Ce n’est pas en vain que le ciel t’a permis de voir Flédermausse contempler l’agonie de sa victime ; ce n’est pas en vain que l’âme du pauvre jeune homme est venue t’éveiller, sous la forme d’un papillon de nuit, non ! ce n’est pas en vain ! Christian, le ciel t’impose une mission terrible. Si tu ne l’accomplis pas, crains de tomber toi-même dans les filets de la vieille. Peut-être en ce moment prépare-t-elle déjà sa toile dans l’ombre ! »

Durant plusieurs jours, ces images affreuses me poursuivirent sans trêve ; j’en perdais le sommeil ; il m’était impossible de rien faire ; le pinceau me tombait de la main, et, chose atroce à dire, je me surprenais quelquefois à considérer la tringle avec complaisance. Enfin, n’y tenant plus, je descendis un soir l’échelle quatre à quatre, et j’allai me blottir derrière la porte de Flédermausse, pour surprendre son fatal secret.

Dès lors, il ne se passa plus un jour que je ne fusse en route, suivant la vieille, l’épiant, ne la perdant pas de vue ; mais elle était si rusée, elle avait le flair tellement subtil, que, sans même tourner la tête, elle me devinait derrière elle et me savait à ses trousses. Du reste, elle feignait de ne pas s’en apercevoir ; elle allait au marché, à la boucherie comme une simple bonne femme ; seulement, elle hâtait le pas et murmurait des paroles confuses.

Au bout d’un mois, je vis qu’il me serait impossible d’atteindre à mon but parce moyen, et cette conviction me rendit d’une tristesse inexprimable.

« Que faire ? me disais-je. La vieille devine mes projets, elle se tient sur ses gardes, tout ! m’abandonne, tout ! O vieille scélérate ! tu crois déjà me voir au bout de la ficelle ! »

A force de me poser cette question : « Que faire ? que faire ? » une idée lumineuse frappa mon esprit. Ma chambre dominait la maison de Flédermausse, mais il n’y avait pas de lucarne de ce côté. Je soulevai légèrement une ardoise, et l’on ne saurait se peindre ma joie, quand je vis toute l’antique masure à découvert. « Enfin, je te tiens ! m’écriai-je, tu ne peux m’échapper ! d’ici, je verrai tout : tes allées, tes venues, les habitudes de la fouine dans sa tanière. Tu ne soupçonneras pas cet œil invisible, cet œil qui surprend le crime au moment d’éclore. Oh ! la justice ! elle marche lentement, mais elle arrive !

Rien de sinistre comme ce repaire vu de là : une cour profonde à larges dalles moussues ; dans l’un des angles, un puits, dont l’eau croupissante faisait peur à voir ; un escalier en coquille ; au fond, une galerie à rampe de bois ; sur la balustrade, du vieux linge, la taie d’une paillasse ; au premier étage, à gauche, la pierre d’un égout indiquant la cuisine ; à droite, les hautes fenêtres du bâtiment donnant sur la rue, quelques pots de fleurs desséchées, — tout cela sombre, lézardé, humide.

Le soleil ne pénétrait qu’une heure ou deux par jour au fond de ce cloaque ; puis l’ombre remontait : la lumière se découpait en losanges sur les murailles décrépites, sur le balcon vermoulu, sur les vitres ternes. — Des tourbillons d’atomes voltigeaient dans des rayons d’or, que n’agitait pas un souffle. Oh ! c’était bien l’asile de Flédermausse ; elle devait s’y plaire.

Je terminais à peine ces réflexions, que la vieille entra. Elle revenait du marché. J’entendis sa lourde porte grincer. Puis Fléder-