Ouvrir le menu principal

Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/641

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
37
L’ŒIL INVISIBLE

Je ne saurais dire combien dura ce sommeil de mort. En revenant à moi, je vis qu’il faisait grand jour. Les brouillards de la nuit, pénétrant dans ma guérite, avaient déposé sur mes cheveux leur fraîche rosée ; des rumeurs confuses montaient de la rue, je regardai. Le bourgmestre et son secrétaire stationnaient à la porte de l’auberge ; ils y restèrent longtemps. Les gens allaient, venaient, s’arrêtaient pour voir, puis reprenaient leur route. Les bonnes femmes du voisinage, qui balayaient le devant de leurs maisons, regardaient de loin et causaient entre elles. Enfin un brancard, et sur ce brancard un corps recouvert d’un drap de laine, sortit de l’auberge, porté par deux hommes. Ils descendirent la rue, et les enfants qui se rendaient à l’école se mirent à courir derrière eux.

Tout le monde se retira.

La fenêtre en face était encore ouverte ; un bout de corde flottait à la tringle ; je n’avais pas rêvé ; j’avais bien vu le grand papillon de nuit, puis le pendu, puis la vieille ! Ce jour-là, Toubac me fit sa visite ; son grand nez parut à ras du plancher.

« Maître Christian, s’écria-t-il, rien à vendre ? »

Je ne l’entendis pas, j’étais assis sur mon unique chaise, les deux mains sur les genoux, les yeux fixés devant moi. Toubac, surpris de mon immobilité, répéta plus haut :

« Maître Christian ! maître Christian ! »

Puis enjambant la soupente, il vint sans façon me frapper sur l’épaule.

« Eh bien ! eh bien ! que se passe-t-il donc ?

— Ah ! c’est vous, Toubac ?

— Eh ! parbleu ! j’aime à le croire. Êtes-vous malade ?

— Non… je pense.

— A quoi diable pensez-vous ?

— Au pendu !

— Ah ! ah ! s’écria le brocanteur, vous l’avez donc vu, ce pauvre garçon. Quelle histoire singulière ! le troisième à la même place !

— Comment ! le troisième ?

— Eh ! oui. J’aurais dû vous prévenir. Après ça, il est encore temps ; il y en aura bien un quatrième qui voudra suivre l’exemple des autres ; il n’y a que le premier pas qui coûte. »

Ce disant, Toubac prit place au bord de mon bahut, battit le briquet, alluma sa pipe, et lança quelques bouffées d’un air rêveur.

« Ma foi, dit-il, je ne suis pas craintif, mais si l’on m’offrait de passer la nuit dans cette chambre, j’aimerais autant aller me pendre ailleurs.

« Figurez-vous, maître Christian, qu’il y a neuf ou dix mois, un brave homme de Tubingue, marchand de fourrures en gros, descend à l’auberge du Bœuf-Gras. Il demande à souper, il mange bien, il boit bien ; on le mène coucher dans la chambre du troisième, — la chambre verte, comme ils l’appellent, — et le lendemain on le trouve pendu à la tringle de l’enseigne !

« Bon ! passe pour une fois ; il n’y avait rien à dire.

« On dresse procès-verbal et l’on enterre cet étranger au fond du jardin. Mais voilà qu’environ six semaines après arrive un brave militaire de Newstadt. Il avait son congé définitif et se réjouissait de revoir son village. Pendant toute la soirée, en vidant des chopes, il ne parla que de sa petite cousine qui l’attendait pour se marier. Enfin, on le mène au lit du gros monsieur, et, cette même nuit, le watchmann qui passait, dans la rue des Minnesœnger aperçoit quelque chose à la tringle. Il lève sa lanterne : c’était le militaire, avec son congé définitif dans un tuyau de fer-blanc, sur la cuisse gauche, et les mains collées sur les coutures du pantalon, comme à la parade !

« Pour le coup, c’est extraordinaire ! Le bourgmestre crie, fait le diable. On visite la chambre. On recrépit les murs, et l’on envoie l’extrait mortuaire à Newstadt.

« Le greffier avait écrit en marge : « Mort d’apoplexie foudroyante ! »

« Tout Nuremberg était indigné contre l’aubergiste. Il y en avait même qui voulaient le forcer d’ôter sa tringle de fer, sous prétexte qu’elle inspirait des idées dangereuses aux gens. Mais vous pensez que le vieux Nikel Schmidt n’entendit pas de cette oreille.

« Cette tringle, dit-il, a été mise là par mon grand-père. Elle porte l’enseigne du Bœuf-Gras de père en fils depuis cent cinquante ans. Elle ne fait de tort à personne, pas même aux voitures de foin qui passent dessous, puisqu’elle est à plus de trente pieds. Ceux qu’elle gêne n’ont qu’à détourner la tête, ils ne la verront pas. »

« On finit par se calmer, et pendant plusieurs mois il n’y eut rien de nouveau. Malheureusement, un étudiant de Heidelberg qui se rendait à l’Université s’arrête avant-hier au Bœuf-Gras et demande à coucher. C’était le fils d’un pasteur.

« Comment supposer que le fils d’un pasteur aurait l’idée de se pendre à la tringle d’une enseigne, parce qu’un gros monsieur et un militaire s’y étaient pendus ? Il faut avouer, maître Christian, que la chose n’était guère