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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/638

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MESSIRE TEMPUS.

jalouse de moi. Oh ! que les temps sont changés !

« Un soir ces messieurs étaient réunis sur le banc de pierre devant la porte. Il faisait un temps magnifique comme aujourd’hui. Le clair de lune remplissait la rue. On buvait du vin muscat sous le chèvrefeuille. Et moi, assise devant mon clavecin, entre deux beaux ! candélabres, je chantais : « Rose de mai ! » Vers dix heures, on entendit un cheval descendre la rue ; il marchait clopin, clopant, et toute la société se disait : « Quel bruit étrange ! » Mais comme on avait beaucoup bu, chanté, dansé, la joie donnait du courage, et ces messieurs riaient de la peur des dames. On vit bientôt s’avancer dans l’ombre un grand gaillard à cheval ; il portait un immense ’eutre à plumes, un habit vert, son nez était long, sa barbe jaune ; enfin, il était borgne, boiteux et bossu !

« Vous pensez, monsieur Théodore, combien tous ces messieurs s’égayèrent à ses dépens, mes amoureux surtout ; chacun lui lançait un quolibet, mais lui ne répondait rien.

«Arrivé devant l’hôtel, il s’arrêta, et nous vîmes alors qu’il vendait des horloges de Nuremberg ; il en avait beaucoup de petites et de moyennes, suspendues à des ficelles qui lui passaient sur les épaules ; mais ce qui me frappa le.plus, ce fut une grande horloge posée devant lui sur la selle, le cadran de faïence tourné vers nous, et surmonté d’une belle peinture, représentant un coq rouge, qui tournait légèrement la tête et levait la patte.

« Tout à coup le ressort de cette horloge partit, et l’aiguille tourna comme la foudre, avec un cliquetis intérieur terrible. Le marchand fixa tour à tour ses yeux gris sur le garde général, que je préférais, sur le notaire que j’aurais pris ensuite, et sur le juge de paix que j’estimais beaucoup. Pendant qu’il les regardait, ces messieurs sentirent un frisson leur parcourir tout le corps. Enfin quand il eut fini cette inspection, il se prit à rire tout bas et poursuivi sa route au milieu du silence général.

« Il me semble encore le voir s’éloigner, le nez en l’air, et frappant son cheval, qui n’en allait pas plus vite.

« Quelques jours après, le garde général se cassa la jambe ; puis le notaire perdit un œil, et le juge de paix se courba lentement, lentement. Aucun médecin ne connaît de remède à sa maladie ; il a beau mettre des corsets de fer, sa bosse grossit tous les jours ! »

Ici Charlotte se prit à verser quelques larmes, puis elle continua :

« Naturellement, les amoureux eurent peur de moi, tout le monde quitta notre hôtel ; plus une âme, de loin en loin un voyageur !

— Pourtant, lui dis-je, j’ai remarqué chez vous ces trois malheureux infirmes ; ils ne vous ont pas quittée !

— C’est vrai, dit-elle, mais personne n’a voulu d’eux ; et puis je les fais souffrir, sans le vouloir. C’est plus fort que moi : j’éprouve l’envie de rire avec le borgne, de chanter avec le bossu, qui n’a plus qu’un souffle, et de danser avec le boiteux. Quel malheur ! quel malheur !

— Ah ça ! m’écriai-je, vous êtes donc folle ?

— Chut ! fit-elle, tandis que sa figure se décomposait d’une manière horrible, chut ! le voici !… »

Elle avait les yeux écarquillés et m’indiquait la fenêtre avec terreur.

En ce moment, la nuit était noire comme un four. Cependant, derrière les vitres closes, je distinguai vaguement la silhouette d’un cheval, et j’entendis un hennissement sourd.

« Calmez-vous, Charlotte, calmez-vous ; c’est une bête échappée qui broute le chèvrefeuille. »

Mais, au même instant, la fenêtre s’ouvrit comme par l’effet d’un coup de vent ; une longue tête sarcastique, surmontée d’un immense chapeau pointu , se pencha dans la chambre et se prit à rire silencieusement, tandis qu’un bruit d’horloges détraquées sifflait dans l’air. Ses yeux se fixèrent d’abord sur moi,puis sur Charlotte, pâle comme la mort, et la fenêtre se referma brusquement.

« Oh ! pourquoi suis-je revenu dans cette bicoque ! » m’écriai-je avec désespoir. Et je voulus m’arracher les cheveux ; mais, pour la première fois de ma vie, je dus convenir que j’étais chauve !

Charlotte, folle de terreur, piaffait sur son clavecin au hasard, et chantait d’une voix perçante : « Rose de mai !… Rose de mai !… » C’était épouvantable !

Je m’enfuis dans la grande salle. — La chandelle allait s’éteindre, et répandait une odeur âcre qui me prit à la gorge. Le bossu, le borgne et le boiteux étaient toujours à la même place, seulement ils ne jouaient plus : accoudés sur la table et le menton dans les mains, ils pleuraient mélancoliquement dans leurs chopes vides.

Cinq minutes après, je remontais à cheval et je partais à bride abattue.

« Rose de mai !… rose de mai !… » répétait Charlotte.

Hélas ! vieille charrette qui crie va loin. Que le Seigneur Dieu la conduise !...


FIN DE MESSIRE TEMPUS.