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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/631

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LE JUIF POLONAIS.

que, dans la nuit du 24 décembre 1818, entre minuit et une heure, Hans Mathis a commis, sur la personne de Baruch Koweski, le crime d’assassinat, avec les circonstances aggravantes de préméditation, de nuit et de vol à main armée, nous le condamnons à être pendu par le cou, jusqu’à ce que mort s’en suive. (Se tournant vers un huissier) Huissier, faites entrer le scharfrichter[1]. (Grande rumeur dans l'auditoire. L’huissier ouvre la porte de droite ; un petit homme vêtu de rouge, la face pâle et les yeux brillants, paraît sur le seuil. Profond silence. Le président étend le bras vers Mathis. Bruit violent de sonnette. Mathis porte ses mains à sa tête et chancelle : tout disparaît ! — On se retrouve dans la chambre du bourgmestre. Il fait grand jour ; le soleil entre par les fentes des persiennes, et s’allonge en traînées lumineuses sur le plancher. Les rideaux de l’alcôve s’agitent. La carafe tombe de la table de nuit et se brise. Au même instant une musique joyeuse éclate devant l’auberge, elle joue le vieil air de Lauterbach ; des voix nombreuses l’accompagnent. Ce sont les garçons d’honneur qui donnent l’aubade à la Fiancée. On entend les gens courir dans la rue. Une fenêtre s’ouvre. La musique cesse. Grands éclats de rire. Voix nombreuses : — La voilà… la voilà… c’est Annette !… — La musique et les chants recommencent et pénètrent dans l’auberge. Grand tumulte au-dessous. Des pas rapides montent l’escalier, on frappe à la porte de Mathis.)

Catherine, dehors, criant. — Mathis, lève-toi. Il fait grand jour. Tous les invités sont en bas. (Silence. On frappe plus fort.)

christian, de même. — Monsieur Mathis ! monsieur Mathis ! (Silence.) Comme il dort… (D’autres pas montent l’escalier. On frappe à coups redoublés.)

walter, de même. — Hé ! Mathis. Allons donc… la noce est commencée… hop ! hop !… (Long silence.) C’est drôle, il ne répond pas.

Catherine, d’une voix inquiète. — Mathis ! Mathis ! (On entend des chuchotements, une discussion ; puis la voix de Christian s’élève et dit d’un ton brusque : — Non, c’est inutile, laissez-moi faire.— Et presque aussitôt la porte secouée violemment s’ouvre tout au large. Christian paraît ; il est en grand uniforme.)

christian, sur le seuil. — Monsieur Mathis !… (Il aperçoit les débris de la carafe sur le plancher, court à l’alcôve, écarte les rideaux et pousse un cri.)

catherine, accourant tout inquiète.— Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce qu’il y a, Christian ?

christian, se retournant vivement. — Ne regardez pas, madame Catherine !… (Il la prend dans ses bras et l’entraîne vers la porte, en criant d’une voix enrouée.) Le docteur Frantz ! le docteur Frantz !

catherine, se débattant. — Laissez-moi, Christian… je veux voir…

christian. — Non ! (Criant dans l’escalier, à ceux qui se trouvent en bas.) Empêchez Annette de monter. — Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! (Pendant cette scène, Walter, Heinrich et un grand nombre d’invités, hommes et femmes, sont entrés dans la chambre ; ils se pressent autour de l’alcôve. Heinrich ouvre les fenêtres et pousse les persiennes.)

walter, regardant Mathis. — Il a la figure toute bleue ! (Stupeur générale. Le docteur Frantz entre tout essoufflé. On s’écarte pour lui livrer passage.)

docteur, vivement. — C’est une attaque d’apoplexie. (Tirant sa trousse de sa poche.) Tenez le bras, maître Walter. Pourvu que le sang vienne ! (Les musiciens entrent, leurs instruments à la main ; une foule de gens endimanchés les suivent, chuchotant entre eux et marchant sur la pointe des pieds ; puis une jeune femme portant un enfant dans ses bras, paraît sur le seuil, et s’arrête interdite à la vue de tout ce monde. L’enfant souffle dans une petite trompette.)

walter. — Le sang ne vient pas.

le docteur. — Non. (Se retournant avec colère.) Faites donc taire cet enfant.

la jeune femme. — Tais-toi, Ludwig. Donne ! (Elle veut lui prendre la trompette. L’enfant résiste et se met à pleurer.)

le docteur, d’une voix triste. — C’est fini… monsieur le bourgmestre est mort… Le vin blanc l’a tué.

walter. — Oh ! mon pauvre Mathis ! (Il s’accoude sur le lit, la figure dans les mains, et pleure. On entend dans la salle au-dessous les cris déchirants de Catherine et d’Annette.)

heinreich, regardant Mathis. — Quel malheur, un si brave homme !

un autre, bas, à son voisin. C’est la plus belle mort... On ne souffre pas !


FIN DU JUIF POLONAIS .
  1. Bourreau