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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/630

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LE JUIF POLONAIS.

une étoile … Courage, Mathis, tu auras la ceinture… courage ! (Silence.)

le songeur. — Il part … Vous le suivez ?

mathis. — Oui.

le songeur. — Où êtes-vous ?

mathis. — Derrière le village… dans les champs… Quel froid ! (Il grelotte.)

le songeur. — Vous avez pris la traverse ?

mathis.—Oui… oui… (Étendant le bras.) Voici le grand pont… et là-bas, dans le fond, le ruisseau… Comme les chiens pleurent à la ferme de Daniel … comme ils pleurent !… Et la forge du vieux Finck, comme elle est rouge sur la côte !… (Bas, se parlant à lui-même.) Tuer un homme… tuer un homme… Tu ne feras pas ça, Mathis… tu ne feras pas ça… Dieu ne veut pas !… (Se remettant à marcher, les reins courbés.) Tu es fou !… Écoute, tu seras riche… ta femme et ton enfant n’auront plus besoin de rien… Le Polonais est venu… tant pis… tant pis… Il ne devait pas venir !… Tu payeras tout, tu n’auras plus de dettes… (Criant d’un ton sourd.) Il n’y a pas de bon Dieu, il faut que tu l’assommes !… Le pont… déjà le pont !… (Silence ; il s’arrête et prête l’oreille.) Personne sur la route, personne… (D’un air d’épouvante.) Quel silence ! (Il s’essuie le front de la main.) Tu as chaud, Mathis… ton cœur bat… c’est à force de courir… Une heure sonne à Wéchem … et la lune qui vient… Le Polonais est peut-être déjà passé… Tant mieux… tant mieux !… (Écoutant.) La sonnette… oui !… (Il s’accroupit brusquement et reste immobile. Silence. Tous les yeux sont fixés sur lui. — Bas.) Tu seras riche… tu seras riche… tu seras riche !… (Le bruit de la sonnette se fait entendre. Une jeune femme se couvre la figure de son tablier, d’autres détournent la tête. Tout à coup Mathis se dresse en poussant une sorte de rugissement, et frappe un coup terrible sur la table.) Ah ! ah ! je te tiens… juif !… (Il se précipite en avant et frappe avec une sorte de rage.)

une femme. — Ah ! mon Dieu !… (Elle s’affaisse.)

le président, d’une voix vibrante. — Emportez cette femme. (On emporte la femme.)

mathis, se redressant. — Il a son compte ! (Il se penche et regarde ; puis frappant un dernier coup.) Il ne remue plus… c’est fini ! (Il se relève en exhalant un soupir, et promène les yeux autour de lui.) Le cheval est parti avec le traineau. (Écoutant.) Quelqu’un !… (Il se retourne épouvanté et veut fuir. ) Non… c’est le vent dans les arbres,… (Se baissant.) Vite… vite… la ceinture ! Je l’ai… ha ! (Il fait le geste de se boucler la oeinture aux reins.) Elle est pleine d’or, toute pleine !… Dépêche-toi,… Mathis … dépêche-toi !… (Il se baisse et semble charger le corps sur son épaule, puis il se met à tourner autour de la table du tribunal, les reins courbés, le pas lourd, comme un homme ployant sous un fardeau.)

le songeur. — Où allez-vous ?

mathis, s’arrêtant. — Au four à plâtre.

le songeur. — Vous y êtes.

mathis.— Oui ! (Faisant le geste de jeter son fardeau à terre.) Comme il était lourd !… (Il respire avec force, puis il se baisse et semble ramasser de nouveau le cadavre. — D’une voix rauque.) Va dans le feu, juif ! va dans le feu !… (Il semble pousser avec une perche de toutes ses forces. Tout à coup il jette un cri d’horreur et s’affaisse, la tête entre ses mains. — Bas.) Quels yeux !… oh ! quels yeux !… (Long silence. Relevant la tête.) Tu es fou, Mathis !… Regarde… il n’y a déjà plus rien que les os… Les os brûlent aussi… Maintenant, la ceinture… Mets l’or dans tes poches… C’est cela… Personne ne saura rien… On ne trouvera pas de preuves.

le songeur, au président. — Que faut-il encore lui demander ?

le président. — Cela suffit. (Au greffier.) Vous avez écrit ?

le greffier. — Oui, monsieur le président.

le président. — Eh bien, qu’on l’éveille, et qu’il voie lui-même.

le songeur. — Éveillez-vous… je le veux ! (Mathis s’éveille, il est comme étourdi.)

mathis. — Où donc est-ce que je suis ? (Il regarde.) Ah ! oui… Qu’est-ce qui se passe ?

le greffier.— Voici votre déposition… Lisez.

mathis, après avoir lu quelques lignes. — Malheureux ! j’ai tout dit !… Je suis perdu !…

le président, aux juges. — Vous venez d’entendre… il s’est condamné lui-même.

mathis, arrachant le manteau.— Je réclame… c’est faux… Vous êtes tous des gueux !… Christian… mon gendre… Je demande Christian…

le président. — Gendarmes, imposez silence à cet homme. (Les gendarmes entourent Mathis.)

mathis, se débattant. — C’est un crime contre la justice… on m’ôte mon seul témoin… Je réclame devant Dieu ! (D’une voix déchirante.) Christian… on veut tuer le père de ta femme… À mon secours ! (Il se débat comme un furieux.)

le président, avec tristesse. — Accusé, vous me forcez de vous dire ce que j’aurais voulu vous taire : en apprenant les charges qui pesaient sut vous, Christian Bême s’est donné la mort !… (Mathis reste comme stupéfié, les yeux fixés sur le président. Grand silence. Les juges se consultent à voix basse. Au bout d’un instant, le président se lève)

le président, d’une voix lente. — Attendu