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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/627

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LE JUIF POLONAIS.

(Silence. Les juges se regardent. Chuchotements dans l’auditoire. Le bruit de sonnette s’éloigne.)

le présidentt, d’un ton grave. — Accusé, vous persistez dans vos dénégations ?

mathis, avec force. —Oui… j’ai trop de sang… voilà tout ! Il n’y a rien contre moi. C’est la plus grande injustice de tenir un honnête homme dans les prisons. Je souffre pour la justice.

le président. — Vous persistez !… — Eh bien, nous, Rüdiger, baron de Mersbach, grand prévôt de Sa Majesté impériale en basse Alsace, assisté de nos conseils et juges, sieurs Louis de Falkenstein et de Feininger, docteurs ès-droit ; — Considérant que cette affaire traîne depuis quinze ans, qu’il est impossible de l’éclaircir par les moyens ordinaires ; — Vu la prudence, la ruse et l’audace de l’accusé ; — Vu la mort des témoins qui pourraient nous éclairer dans cette œuvre laborieuse, à laquelle s’attache l’honneur de notre tribunal ; — Attendu que le crime ne peut rester impuni, que l’innocent ne peut succomber pour le coupable ; — Considérant que cette cause doit servir d’exemple aux temps à venir, pour réfréner l’avarice, la cupidité de ceux qui se croient couverts par une longue suite d’années ; — À ces causes, ordonnons qu’on entende le songeur. — Huissiers, faites entrer le songeur !

mathis, d’une voix terrible. — Je m’y oppose… je m’y oppose… Les songes ne prouvent rien !

le président, d’une voix ferme. — Faites entrer le songeur.

mathis, frappant sur la table. — C’est abominable, c’est contraire à la justice !

le président. — Si vous êtes innocent, pourquoi donc redoutez-vous le songeur ? Parce qu’il lit dans les âmes ! Croyez-moi, soyez calme, ou vos cris prouveront que vous êtes coupable.

mathis. — Je demande l’avocat Linder, de Saverne ; pour une affaire pareille, je ne regarde pas à la dépense. Je suis calme comme un homme qui n’a rien à se reprocher. Je n’ai peur de rien ; mais les rêves sont des rêves… (Criant.) Pourquoi Christian n’est-il pas ici ? Mon honneur est son honneur… Qu’on le fasse venir… C’est un honnête homme, celui-là ! (S’exaltant.) Christian, je t’ai fait riche, viens me défendre !… (Silence. La scène s’obscurcit. Mathis, dans l’alcôve, soupire et s’agite. Tout devient sombre. Au bout d’un instant, le tribunal reparaît dans l’obscurité et s’éclaire d’un coup : Mathis s’est rendormi profondément.)


V
Les précédents, LE SONGEUR.


le président, au songeur. — Asseyez-vous.

le songeur. — Monsieur le président et messieurs les juges, c’est la volonté de votre tribunal qui me force à venir ; sans cela, l’épouvante me tiendrait loin d’ici.

mathis. — On ne peut croire aux folies des songeurs ; ils trompent le monde pour gagner de l’argent. Ce sont des tours de physique. J’ai vu celui-ci chez mon cousin Bôth, à Ribeauvillé…

le président, au songeur. — Pouvez-vous endormir cet homme ?

le songeur, regardant Mathis. — Je le puis. Seulement existe-t-il quelques restes de la victime ?

le président, indiquant les objets sur la table. — Ce manteau et ce bonnet.

le songeur. — Qu’on revête l’accusé du manteau.

mathis, poussant un cri épouvantable. —Je ne veux pas.

le président. — Je l’ordonne.

mathis, se débattant. — Jamais !… jamais !…

le président. — Vous êtes donc coupable ?

mathis. — Christian !… où est Christian ? Il dira, lui, si je suis honnête homme !

un spectateur, à voix basse. — C’est terrible !

mathis, aux gendarmes qui lui mettent le manteau. — Tuez-moi tout de suite.

le président. — Votre résistance vous trahit, malheureux !

mathis. — Je n’ai pas peur… (Il a le manteau et frissonne. — Bas, se parlant à lui-même.) Mathis, si tu dors, tu es perdu !… (Il reste debout, les yeux fixés devant lui, comme frappé d’horreur.)

une femme du peuple, se levant. — Je veux sortir… laissez-moi sortir.

l'huissier. — Silence ! (La femme se rassied. Grand silence.)

le songeur, les yeux fixés sur Mathis. — Il dort.

mathis, d’un ton sourd. — Non… non… je ne veux pas… je…

le songeur. — Je le veux !

mathis, d’une voix haletante. — Ôtez-moi ça… ôtez…

le songeur, au président. — Il dort. Que faut-il lui demander ?

le président. — Ce qu’il a fait dans la nuit du 24 décembre, il y a quinze ans.