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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/626

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LE JUIF POLONAIS.

ces mots : « Nuit du 24 décembre… Baruch Koweski… l'aubergiste Mathis… la ruse profondeen s’entourant de la considération publiqueéchapper durant quinze ans… l’heure de la justice… une circonstance indifférenteles frères Hierthés… » Nouveau silence. À la fin de cette lecture, la scène s’éclaire plus vivement.)


le président. — Accusé, vous venez d’entendre les dépositions des témoins ; qu’avez-vous à répondre ?

mathis. — Des témoins ! des gens qui n’ont rien vu… des gens qui demeurent à deux, trois lieues de l’endroit où s’est commis le crime… dans la nuit… en hiver. Vous appelez cela des témoins ?

le président. — Répondez avec calme ; ces gestes, ces emportements ne peuvent vous être utiles. — Vous êtes un homme rusé.

mathis. — Non, monsieur le président, je suis un homme simple.

le président. — Vous avez su choisir le moment… vous avez su détourner les soupçons… vous avez écarté toute preuve matérielle… Vous êtes un être redoutable !

mathis. — Parce qu’on ne trouve rien contre moi, je suis redoutable. Tous les honnêtes gens sont donc redoutables, puisqu’on ne trouve rien contre eux ?

le président. — La voix publique vous accuse.

mathis. — Écoutez, messieurs les juges, quand un homme prospère, quand il s’élève au-dessus des autres, quand il s’acquiert de la considération et du bien, des milliers de gens l’envient. Vous savez cela, c’est une chose qui se rencontre tous les jours. Eh bien, malheureusement pour moi, des milliers d’envieux, depuis quinze ans, ont vu prospérer mes affaires, et voilà pourquoi tous m’accusent ; ils voudraient me voir tomber, ils voudraient me. voir périr. Mais est-ce que des hommes justes, pleins de bon sens, doivent écouter ces envieux ? Est-ce qu’ils ne devraient pas les forcer à se taire ? Est-ce qu’ils ne devraient pas les condamner ?

le président. — Vous parlez bien, accusé ; depuis longtemps vous avez étudié ces discours en vous-même. Mais nous avons l’œil clair, nous voyons ce qui se passe en vous. — D’où vient que vous entendez des bruits de sonnette ?

mathis. — Je n’entends pas de bruit de sonnette. (Bruit de sonnette au dehors.)

Le président. — Vous mentez ! dans ce moment même, vous entendez ce bruit. Dites-nous pourquoi ?

mathis. — Ce n’est rien ; c’est le sang qui bourdonne dans mes oreilles.

le président. — Si vous n’avouez pas la cause de ce bruit, nous allons appeler le songeur pour nous l’expliquer.

mathis. — Il est vrai que j’entends ce bruit.

le président. — Greffier, écrivez qu’il entend ce bruit.

mathis, vivement. — Oui… mais je l’entends en rêve.

le président. — Écrivez qu’il l’entend en rêve.

mathis.—Il est permis à tout honnête homme de rêver

un spectateur, bas, à son voisin. — C’est vrai, les rêves nous viennent malgré nous.

un autre, de même. — Tout le monde rêve.

mathis, se tournant vers le public. — Écoutez, ne craignez rien pour moi. Tout ceci n’est qu’un rêve. Si ce n’était pas un rêve, est-ce que ces juges porteraient des perruques, comme du temps des anciens seigneurs, il y a plus de cent ans ! A-t-on jamais vu des êtres assez fous, pour s’occuper d’un bruit de sonnette qu’on entend en rêve ? Il faudrait donc aussi condamner un chien qui gronde en rêvant ? Et voilà des juges !… voilà des hommes qui, pour de vaines pensées, veulent faire pendre leur semblable !… (Il part d’un grand éclat de rire.)

lle président, d’un accent sévère. — Silence, accusé, silence ! vous approchez du jugement éternel, et vous osez rire ; vous osez affronter les regards de Dieu… (Se tournant vers les juges.) Messieurs les juges, ce bruit de sonnette vient d’un souvenir. Les souvenirs font la vie de l’homme ; on entend la voix de ceux qu’on a aimés, longtemps après leur mort. L’accusé entend ce bruit, parce qu’il a dans son âme un souvenir qu’il nous cache : — Le cheval du Polonais avait une sonnette !…

mathis. — C’est faux… je n’ai pas de souvenirs !

le président. — Taisez-vous !

mathis, avec colère. — Un homme ne peut être condamné sur des suppositions. Il faut des preuves. Je n’entends pas de bruits de sonnette !

le président. — Greffier, écrivez que l’accusé se contredit ; il avouait, maintenant il se rétracte.

mathis , s’emportant. — Non, je n’entends rien !… (Le bruit de sonnette se fait entendre.) G’est le sang qui bourdonne dans mes oreilles. (Le bruit redouble.) Je demande Christian, mon gendre. (Élevant la voix et regardant de tous les côtés.) Pourquoi Christian n’est-il pas ici ?