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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/622

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LE JUIF POLONAIS.

Christian.— Chaque fois, je pensais : — Quelle jolie fille !… quelle jolie fille ! Celui-là pourra se vanter d’avoir de la chance, qui l’aura en mariage.

annette, souriant. — Et vous veniez tous les soirs…

Christian. — Après le service. J’arrivais toujours le premier à l’auberge, soi-disant prendre ma chope ; et quand vous me l’apportiez vous-même, je ne pouvais pas m’empêcher de rougir. C’est drôle, pour un vieux soldat, un homme qui a fait la guerre. Eh bien, c’est pourtant comme cela. Vous le voyiez peut-être ?

annette. — Oui… j’étais contente ! (Ils se regardent et rient ensemble.)

Christian, lui serrant les mains. — Oh ! Annette… Annette… comme je vous aime !

annette. — Et moi je vous aime bien aussi, Christian.

Christian. — Depuis le commencement ?

annette. — Oui, depuis le premier jour que je vous ai vu. Tenez, j’étais justement à cette fenêtre avec Loïs ; nous filions, sans penser à rien. Voilà que Loïs dit : « Le nouveau maréchal des logis ! » Moi, j’ouvre le rideau, et en vous voyant à cheval, je pense tout de suite : Celui-là me plairait bien. (Elle se cache la figure des deux mains, comme honteuse)

Christian. — Et dire que sans le père Fritz, je n’aurais jamais osé vous demander en mariage ! Vous étiez tellement, tellement au-dessus d’un simple maréchal des logis, que je n’aurais jamais eu cet orgueil. Si je vous racontais comme j’ai pris courage, vous ne pourriez pas le croire.

annette. — Ça ne fait rien, racontez toujours.

Christian. — Eh bien, un soir, en faisant le pansage, tout à coup Fritz me dit : « Maréchal des logis, vous aimez Mlle Mathis ! » En entendant ça, je ne pouvais plus tenir sur mes jambes. « Vous aimez Mlle Mathis. Pourquoi donc est-ce que vous ne la demandez pas en mariage ? — Moi ! moi ! Est-ce que vous me prenez pour une bête ? Est-ce qu’une fille pareille voudrait d’un maréchal des logis ? Vous ne pensez pas à ce que vous dites, Fritz ! — Pourquoi pas ? Mlle Mathis vous regarde d’un bon œil ; chaque fois que le bourgmestre vous rencontre, il vous crie de loin : Hé ! bonjour donc, monsieur Christian, comment ça va-t-il ! Venez donc me voir plus souvent ; j’ai reçu du wolxheim,nous boirons un bon coup. J’aime les jeunes gens actifs, moi ! C’est vrai, M. Mathis me disait ça.

annette. — Oh ! je savais bien qu’il vous aimait. C’est un si bon père !

Christian. — Oui, je trouvais ça bien honnête de sa part ; mais d’aller croire qu’il me donnerait sa fille comme une poignée de main, ça m’avait l’air de faire une grande différence, vous comprenez ? Aussi, tout ce que me racontait Fritz ou rien, c’était la même chose, et je lui dis : « La preuve que je ne suis pas aussi bête que vous croyez, père Fritz, c’est que je vais demander mon changement ! — Ne faites pas ça ! Je suis sûr que tout ira bien, seulement, vous n’avez pas de courage ; pour un homme fier et qui a fait ses preuves, c’est étonnant. Mais puisque vous n’osez pas, moi j’ose ! — Vous ? — Oui ? » Et je ne sais comment le voilà qui part, sans que j’aie répondu. Dieu du ciel, il n’était pas plus tôt dehors, que j’aurais voulu le rappeler ! Tout tournait dans ma tête, j’avais honte de moi-même. Je monte… je me cache derrière le volet… Le temps durait… durait… Fritz restait toujours. Je me figurais qu’on lui faisait des excuses, comme on en fait, vous savez : Que la fille est trop jeune… qu’elle a le temps d’attendre, etc., etc., et finalement qu’on le mettait dehors !

annette. — Pauvre Christian !

Christian. — À la fin des fins, le voilà qui rentre. Je l’entends qui me crie dans l’allée : « Maréchal des logis, où diable êtes-vous ? — Eh bien, me voilà ! On vous adonné le panier ? — Le panier ! allons donc… tout le monde vous veut, tout le monde, le père, la mère…— Et Mlle Annette ? — Mademoiselle Annette ? je crois bien ! » Alors moi, voyez-vous, en entendant ça, je suis tellement heureux… le père Fritz n’est pas beau, n’est-ce pas ?… eh bien, je le prends (il passe ses bras autour du cou d’Annette) et je l’embrasse… je l’embrasse ! (Il embrasse Annette qui rit.) Enfin je n’ai jamais eu de bonheur pareil.

annette. — C’est comme moi quand on m’a dit : « M. Christian te demande en mariage, est-ce que tu le veux ? » Tout de suite j’ai crié : — Je n’en veux pas d’autre ; j’aime mieux mourir que d’en avoir un autre ! — Je pleurais sans savoir pourquoi, et mon père avait beau me dire : « Allons ! allons ! ne pleure pas ; tu l’auras, puisque tu le veux ! » Ça ne m’empêchait pas de pleurer tout de même. (Ils rient. La porte s’ouvre,Mathis paraît sur le seuil ; il est en habit de gala : culotte de peluche, bottes montantes, gilet rouge, habit carré à boutons de métal et large feutre à l’alsacienne.)


X
Les précédents, MATHIS.


mathis, d’un ton grave. — Eh bien, mes en-