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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/619

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LE JUIF POLONAIS.

Mathis, et celui dont nous parlons doit s’être retenu depuis. Mais le plus étonnant, c’est qu’on n’ait jamais retrouvé la moindre trace du Polonais ; savez-vous l’idée qui m’est venue ?

mathis. — Quelle idée ?

christian. — Dans ce temps, il y avait plusieurs fours à plâtre sur la côte de Wéchem. Je pense qu’on aura brûlé le corps dans l’un de ces fours, et que pour cette cause, on n’a pas retrouvé d’autre pièce de conviction que le manteau et le bonnet. Le vieux Kelz, qui suivait l’ancienne routine, n’a jamais pensé à cela.

mathis. — C’est bien possible… cette idée ne m’était pas venue. Vous êtes le premier…

christian. — Oui, monsieur Mathis, j’en mettrais ma main au feu. Et cette idée mène à bien d’autres. Si l’on connaissait les gens qui brûlaient du plâtre dans ce temps-là…

mathis. — Prenez garde, Christian, j’en brûlais, moi ; j’avais un four quand le malheur est arrivé.

christian, riant. — Oh ! vous, monsieur Mathis !… (Ils rient tous les deux. Annette et Catherine paraissent à une fenêtre du fond.)

annette, du dehors. — Il est là ! (Christian et Mathis se retournent. La porte s’ouvre Catherine parait, puis Annette.)


VIII
les précédents, CATHERINE, ANNETTE.


mathis. — Eh bien, Catherine, est-ce que les autres arrivent ?

catherine. —Ils sont déjà tous dans la salle ; le notaire leur lit le contrat.

mathis. — Bon… bon. (Annette et Christian' se réunissent,et causent à voix basse.)

christian, tenant les mains d’Annette. — Oh ! mademoiselle Annette, que vous êtes gentille avec cette belle toque !

annette. — C’est le père qui me l’a apportée de Ribeauvillé.

christian. — Voilà ce qui s’appelle un père.

mathis, se regardant dans le miroir. — On se rase un jour comme celui-ci. (Se retournant d’un air joyeux.) Hé ! maréchal des logis, voici le grand moment !

christian, sans se retourner. — Oui, monsieur Mathis.

mathis.—Eh bien, savez-vous ce qu’on fait, quand tout le monde est d’accord, quand le père, la mère et la fille sont contents ?

christian. — Qu’est-ce qu’on fait ?

mathis. — On souhaite le bonjour à celle qui sera notre femme ; on l’embrasse, hé ! hé ! hé !

christian. — Est-ce vrai, mademoiselle Annette ?

annette, lui donnant la main. — Oh ! je ne sais pas, moi, monsieur Christian. (Christian l’embrasse.)

mathis. — Il faut bien faire connaissance ! (Annette et Christian se regardent tout attendris. Silence. Catherine, assise près du fourneau, se couvre la figure de son tablier ; elle semble pleurer.)

mathis, prenant la main de Catherine. — Catherine, regarde donc ces braves enfants, comme ils sont heureux ! Quand je pense que nous avons été comme ça ! (Catherine se tait. Mathis, à part, d’un air rêveur.) C’est pourtant vrai, j’ai été comme ça ! (Haut.) Allons, allons, tout va bien. (Prenant le bras de Catherine et l’emmenant.) Arrive, il faut laisser un peu ces enfants seuls. Je suis sûr qu’ils ont bien des choses à se dire.— Pourquoi pleures-tu ? Es-tu fâchée ?

catherine. — Non.

mathis. — Eh bien donc, puisque ça devait arriver, nous ne pouvons rien souhaiter de mieux. (Ils sortent.)


IX
CHRISTIAN, ANNETTE.


Christian. — C’est donc vrai, Annette, que nous allons être mariés ensemble… bien vrai ?

annette, souriant. — Eh ! oui, le notaire est là ; si vous voulez le voir ?…

Christian. — Non, mais j’ai de la peine à croire à mon bonheur. Moi, Christian Bême, simple maréchal des logis, épouser la plus jolie fille du pays,—la fille du bourgmestre, de M. Mathis, l’homme le plus honorable et le plus riche, — voyez-vous, ça me parait comme un rêve ! C’est pourtant vrai, dites, Annette ?

annette. — Mais oui, c’est vrai !

Christian. — Comme les choses arrivent. Il faut que le bon Dieu me veuille du bien, ce n’est pas possible autrement. Tant que je vivrai, Annette, je me rappellerai la première fois que je vous ai vue. C’était le printemps dernier, devant la fontaine, au milieu de toutes les filles du village ; vous riiez ensemble en lavant le linge. Moi, j’arrivais à cheval de Wasselonne, avec le vieux Fritz ; nous étions allés porter une dépêche. Je vous vois encore, avec votre petite jupe coquelicot, vos bras blancs et vos joues rouges ; vous tourniez la tête et vous me regardiez venir.