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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/614

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LE JUIF POLONAIS.

walter. — À la tienne, Mathis.

heinrich. — À la vôtre, monsieur le bourgmestre.

mathis. — Christian n’est pas venu, ce soir ?

annette. — Si, mon père. On est venu le chercher ; il va revenir.

mathis. — Ah ! bon, bon.

catherine.—Il est arrivé tard, à cause d’une faction derrière le Hôwald, pour attendre des contrebandiers.

mathis, mangeant. — C’est pourtant une diable de chose, d’aller faire faction par un temps pareil. Du côté de la rivière j’ai trouvé cinq pieds de neige.

walter.— Oui, nous avons causé de ça ; nous disions au maréchal des logis, que depuis l’hiver du Polonais, on n’avait rien vu de pareil. (Mathis, qui levait son verre. le repose sans boire.)

mathis. — Ah ! vous avez parlé de ça ?

heinrich. — Cette année-là, vous devez bien vous en souvenir, monsieur Mathis, tout le vallon au-dessous du grand pont était comblé de neige. Le cheval du Polonais, sous le pont, pouvait à peine sortir la tête, et Kelz vint chercher main-forte à la maison forestière.

mathis, d’un ton d’indifférence.— Hé ! c’est bien possible… Mais tout ça, voyez-vous, ce sont de vieilles histoires ; c’est comme les contes de ma grand’mère, on n’y pense plus.

walter. — C’est pourtant bien étonnant qu’on n’ait jamais pu découvrir ceux qui ont fait le coup.

mathis. — C’étaient des malins... On ne saura jamais rien ! (Il boit. En ce moment, le tintement d’une sonnette se fait entendre dans la rue, puis le trot d’un cheval s’arrête devant l’auberge. Tout le monde se retourne. La porte du fond s’ouvre, un juif polonais parait sur le seuil. Il est vêtu d’un manteau vert bordé de fourrure, et coiffé d’un bonnet de peau de martre. De grosses bottes lui montent jusqu’aux genoux. Il regarde dans la salle d’un œil sombre. Profond silence.)


XIV
Les précédents , LE POLONAIS, puis CHRISTIAN.


Le polonais, entrant. — Que la paix soit avec vous !

catherine, se levant. — Qu’y a-t-il pour votre service, Monsieur ?

Le polonais. — La neige est profonde… le chemin difficile… Qu’on mette mon cheval à l’écurie… Je repartirai dans une heure… (Il ouvre son manteau, déboucle sa ceinture et la jette sur la table. Mathis se lève, les deux mains appuyées aux bras de son fauteuil ; le Polonais le regarde : il chancelle, étend les bras et tombe en poussant un cri terrible. Tumulte.)

catherine, se précipitant. — Mathis!… Mathis!…

annette, de même. — Mon père! (Walter et Heinrich relèvent Mathis, Christian paraît au fond.)

christian, sur le seuil. — Qu’est-ce qu’il y a ?

heinrich, ôtant la cravate de Mathis avec précipitation. — Le médecin… courez chercher le médecin !


DEUXIÈME PARTIE


LA SONNETTE

La chambre à coucher de Mathis. Porte à gauche ouvrant sur la salle d’auberge. Escalier à droite. Fenêtres au fond, sur la rue. Secrétaire en vieux chêne à ferrures luisantes, entre les fenêtres. Lit à baldaquin, grande armoire, tables, chaises. Poêle de faïence au milieu de la chambre. Mathis est assis dans un fauteuil, à côté du poêle. Catherine en costume des dimanches, et le docteur Frantz, en habit carré, gilet rouge, culotte courte, bottes montantes et grand feutre noir à l’alsacienne, sont debout près de lui.


I
MATHIS, CATHERINE, le docteur FRANTZ


le docteur. — Vous allez mieux, monsieur le bourgmestre ?

mathis. — Je vais très-bien.

le docteur. — Vous ne sentez plus vos maux de tête ?

mathis. — Non.

le docteur. — Ni vos bourdonnements d’oreilles ?

mathis. — Quand je vous dis que tout va bien… que je suis comme tous les jours.c’est assez clair, je pense !

catherine. — Depuis longtemps, il avait de mauvais rêves… il parlait… il se levait pour boire de l’eau fraîche.

mathis. — Tout le monde peut avoir soif la nuit.

le docteur. — Sans doute… mais il faut vous ménager. Vous buvez trop de vin blanc, monsieur le bourgmestre ; le vin blanc donne la goutte et vous cause souvent des attaques dans la nuque : deux nobles maladies mais fort dangereuses. Nos anciens landgraves, margraves et rhingraves, seigneurs du Sundgau,