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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/610

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LE JUIF POLONAIS.

« Que la paix soit avec vous ! » Tout le monde tournait la tête et pensait : « D’où vient celui-là ?… Qu’est-ce qu’il veut ? » parce que les juifs polonais qui vendent de la semence n’arrivent dans le pays qu’au mois de février. Mathis lui demande : « Qu’y a-t-il pour votre service ? » Mais lui, sans répondre, commence par ouvrir son manteau, et par déboucler une grosse ceinture qu’il avait aux reins. Il pose sur la table cette ceinture, où l’on entendait sonner l’or, et dit : « La neige est profonde, le chemin difficile… allez mettre mon cheval à l’écurie : dans une heure, je repartirai. » Ensuite, il prend une bouteille de vin, sans parler à personne, comme un homme triste et qui pense à ses affaires. À onze heures, le wachtmann Yéri entre, tout le monde s’en va, le Polonais reste seul. (Grand coup de vent au dehors, avec un bruit de vitres qui se brisent.)

Catherine. — Mon Dieu, qu’est-ce qui vient d’arriver ?

heinrich. — Ce n’est rien, madame Mathis, c’est un carreau qui se brise ; on aura sans doute laissé une fenêtre ouverte.

Catherine, se levant. — Il faut que j’aille voir. (Elle sort.)

annette, criant. — Tu ne sortiras pas…

Catherine, de la cuisine. — Sois donc tranquille, je reviens tout de suite.


IX
Les précédents, moins CATHERINE.


Christian. — Je ne vois pas encore comment j’aurais pu gagner la croix, père Walter.

walter. — Oui, monsieur Christian, mais attendez : le lendemain, on trouva le cheval du Polonais sous le grand pont de Wéchem, et cent pas plus loin, dans le ruisseau, le manteau vert et le bonnet pleins de sang. Quant à l’homme, on n’a jamais pu savoir ce qu’il est devenu.

heinrich. — Tout ça, c’est la pure vérité. La gendarmerie de Rothau arriva le lendemain, malgré la neige, et c’est même depuis ce temps qu’on laisse ici la brigade.

Christian. — Et l’on n’a pas fait d’enquête ?

heinrich. — Une enquête ! je crois bien. C’est l’ancien maréchal des logis, Kelz, qui s’est donné de la peine pour cette affaire ! En a-t-il fait des courses, réuni des témoins, écrit des procès-verbaux ! Sans parler du juge de paix Bénédum, du procureur Richter et du vieux médecin Homus, qui sont venus voir le manteau, le bâton et le bonnet.

Christian. — Mais on devait avoir des soupçons sur quelqu’un ?

Heinrich. — Ça va sans dire, les soupçons ne manquent jamais ; mais il faut des preuves. Dans ce temps-là, voyez-vous, les deux frères Kasper et Yokel Hierthès, qui demeurent au bout du village, avaient un vieil ours, les oreilles et le nez tout déchirés, avec un âne et trois gros chiens, qu’ils menaient aux foires pour livrer bataille. Ça leur rapportait beaucoup d’argent, ils buvaient de l’eau-de-vie tant qu’ils en voulaient. Justement, quand le Polonais disparut, ils étaient à Wéchem, et le bruit courut alors, qu’ils l’avaient fait dévorer par leurs bêtes, et qu’on ne pouvait plus retrouver que son bonnet et son manteau, parce que l’ours et les chiens avaient eu assez du reste. Naturellement on mit la main sur ces gueux, ils passèrent quinze mois dans les cachots ; mais finalement on ne put rien prouver contre les Hierthès, et malgré tout il fallut les relâcher. Leur âne, leur ours et leurs chiens étaient morts. Ils se mirent donc à étamer des casseroles, et M. Mathis leur loua sa baraque du coin des chenevières. Ils vivent là dedans et ne payent jamais un liard pour le loyer.

walter. — Mathis est trop bon pour ces bandits. Depuis longtemps il aurait dû les balayer.

Christian. Ce que vous me racontez là m’étonne ; je n’en avais jamais entendu dire un mot.

heinrich. — Il faut une occasion... J’aurais cru que vous saviez cela mieux que nous.

Christian.—Non, c’est la première nouvelle.

(Catherine rentre.)


X
Les précédents, CATHERINE.


catherine. — J’étais sûre que Loïs avait laissé la fenêtre de la cuisine ouverte. On a beau lui dire de fermer les fenêtres, cette fille n’écoute rien. Maintenant tous les carreaux sont cassés.

walter. — Hé ! madame Mathis, cette fille est jeune ; à son âge on a toutes sortes de choses en tête.

catherine, se rasseyant. — Fritz est dehors, Christian, il veut vous parler.

christian. — Fritz, le gendarme ?

catherine. — Oui, je lui ai dit d’entrer, mais il n’a pas voulu. C’est pour une affaire de service.

christian. — Ah ! bon, je sais ce que c’est. (Il se lève, prend son chapeau, et se dirige vers la porte.)