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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/602

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d’une houppelande percée aux coudes, une hachette à la main.

Derrière ce personnage brillait le feu de l’âtre, éclairant l’entrée d’une soupente, les marches d’un escalier de bois, les murailles décrépites ; et, sous l’aile de la flamme, se tenait accroupie une jeune fille pâle, vêtue d’une pauvre robe de cotonnade brune à petits points blancs. Elle regardait vers la porte avec une sorte d’effroi ; ses yeux noirs avaient une expression de tristesse et d’égarement indéfinissable.

Karl vit tout cela d’un coup d’œil, et serra instinctivement son bâton.

« Eh bien !… entrez donc, dit l’homme, il ne fait pas un temps à tenir les gens dehors. »

Alors lui, songeant qu’il serait maladroit d’avoir l’air effrayé, s’avança jusqu’au milieu de la baraque et s’assit sur un escabeau devant l’âtre.

« Donnez-moi votre bâton et votre sac, » dit. l’homme.

Pour le coup, l’élève de maître Albertus tressaillit jusqu’à la moelle des os ; mais le sac était débouclé, le bâton posé dans un coin, et l’hôte assis tranquillement près du foyer, avant qu’il fût revenu de sa surprise. Cette circonstance lui rendit un peu de calme.

« Herr wirth[1], dit-il en souriant, je ne serais pas fâché de souper.

— Que désire monsieur à souper ? fit l’autre gravement.

— Une omelette au lard, une cruche de vin, du fromage.

—Hé ! hé ! hé ! Monsieur est pourvu d’un excellent appétit… mais nos provisions sont épuisées.

— Vous n’avez pas de fromage ?

— Non.

— Pas de beurre, pas de pain, pas de lait ?

— Non.

— Mais, grand Dieu ! qu’avez-vous donc ?

— Des pommes de terre cuites sous la cendre. »

Au même instant Karl aperçut dans l’ombre, sur les marches de l’escalier, tout un régiment de poules : blanches, noires, rousses, endormies, les unes la tête sous l’aile, les autres le cou dans les épaules ; il y en avait même une grande, sèche, maigre, hagarde, qui se peignait et se plumait avec nonchalance.

« Mais, dit Hâfitz, la main étendue, vous devez avoir des œufs ?

— Nous les avons portés ce matin au marché de Bruck.

— Oh ! mais alors, coûte que coûte, mettez une poule à la broche !

A peine eut-il prononcé ces mots, que la fille pâle, les cheveux épars, s’élança devant l’escalier, s’écriant :

« Qu’on ne touche pas à mes poules… qu’on ne touche pas à mes poules… Ho ! ho ! ho ! qu’on laisse vivre les êtres du bon Dieu ! »

L’aspect de cette malheureuse créature avait quelque chose de si terrible, que Hâfitz s’empressa de répondre :

« Non, non, qu’on ne tue pas les poules. Voyons les pommes de terre. Je me voue aux pommes de terre. Je ne vous quitte plus ! A cette heure, ma vocation se dessine clairement. C’est ici que je reste, trois mois, six mois, enfin le temps nécessaire pour devenir maigre comme un fakir ! »

Il s’exprimait avec une animation singulière, et l’hôte criait à la jeune fille pâle :

« Génovéva !… Génovéva !… regarde… l'Esprit le possède… c’est comme l’autre !… »

La bise redoublait dehors ; le feu tourbillonnait sur l’âtre et tordait au plafond des masses de fumée grisâtre. Les poules, au reflet de la flamme, semblaient danser sur les planchettes de l’escalier, tandis que la folle chantait d’une voix perçante un vieil air bizarre, et que la bûche de bois vert, pleurant au milieu de la flamme, l’accompagnait de ses soupirs plaintifs.

Hâfitz comprit qu’il était tombé dans le repaire du sorcier Hecker ; il dévora une douzaine de pommes de terre, leva la grande cruche rouge pleine d’eau, et but à longs traits. Alors le calme rentra dans son âme ; il s’aperçut que la fille était partie, et que l’homme seul restait en face de l’âtre.

« Herr wirth, reprit-il, menez-moi dormir. »

L’aubergiste, allumant alors une lampe, monta lentement l’escalier vermoulu ; il souleva une lourde trappe de sa tête grise et conduisit Karl au grenier, sous le chaume.

« Voilà votre lit, dit-il en déposant la lampe à terre, dormez bien et surtout prenez garde au feu !… »

Puis il descendit, et Hâfitz resta seul, les reins courbés, devant une grande paillasse recouverte d’un large sac de plumes.

Il rêvait depuis quelques secondes, et se demandait s’il serait prudent de dormir, car la physionomie du vieux lui paraissait bien sinistre, lorsque, songeant à ses yeux gris clair, a sa bouche bleuâtre entourée de grosses rides, à son front large, osseux, à son teint jaune, tout à coup il se rappela que sur la Golgenberg se trouvaient trois pendus, et que l’un d’eux ressemblait singulièrement à son hôte… qu’il avait aussi les yeux caves, les coudes percés, et que le gros orteil de son pied

  1. Monsieur l’aubergiste.