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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/601

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LE VIOLON DU PENDU



Karl Hâfitz avait passé six ans sur la méthode du contre-point ; il avait étudié Haydn, Gluck, Mozart, Beethowen, Rossini ; il jouissait d’une santé florissante, et d’une fortune honnête qui lui permettait de suivre sa vocation artistique ; en un mot, il possédait tout ce qu’il faut pour composer de grande et belle musique, excepté la petite chose indispensable : — l’inspiration.

Chaque jour, plein d’une noble ardeur, il portait à son digne maître Albertus Kilian de longues partitions très-fortes d’harmonie, mais dont chaque phrase revenait à Pierre, à Jacques, à Christophe.

Maître Albertus, assis dans son grand fauteuil, les pieds sur les chenets, le coude au coin de la table, tout en fumant sa pipe, se mettait à biffer l’une après l’autre les singulières découvertes de son élève. Karl en pleurait de rage, il se fâchait, il contestait ; mais le vieux maître ouvrait tranquillement un de ses innombrables cahiers et, le doigt sur le passage, disait : « Regarde, garçon ! » Alors Karl baissait la tête et désespérait de l’avenir. Mais un beau matin qu’il avait présenté sous son nom, à maître Albertus, une fantaisie de Baccherini variée de Viotti, le bonhomme jusqu’alors impassible se fâcha.

« Karl, s’écria-t-il, est-ce que tu me prends pour un âne ? Crois-tu que je ne m’aperçoive pas de tes indignes larcins ? Ceci est vraiment trop fort ! »

Et le voyant consterné de son apostrophe : « Écoute, lui dit-il, je veux bien admettre que tu sois dupe de ta mémoire, et que tu prennes tes souvenirs pour des inventions, mais décidément tu deviens trop gras, tu bois du vin trop généreux, et surtout une quantité de chopes trop indéterminée. Voilà ce qui ferme les avenues de ton intelligence. Il faut maigrir !

— Maigrir !

— Oui !… ou renoncer à la musique. La science ne te manque pas, mais les idées, et c’est tout simple : si tu passais ta vie à enduire les cordes de ton violon d’une couche de graisse, comment pourraient-elles vibrer ? »

Ces paroles de maître Albertus furent un trait de lumière pour Hâfitz :

« Quand je devrais me rendre étique, s’écriat-il, je ne reculerai devant aucun sacrifice. Puisque la matière opprime mon âme, je maigrirai !

Sa physionomie exprimait en ce moment tant d’héroïsme, que maître Albertus en fut vraiment touché ; il embrassa son cher élève et lui souhaita bonne chance.

Dès le jour suivant Karl Hâfitz, le sac au dos et le bâton à la main, quittait l’hôtel des Trois Pigeons et la brasserie du Roi Gambrinus, pour entreprendre un long voyage.

Il se dirigea vers la Suisse.

Malheureusement, au bout de six semaines son embonpoint était considérablement réduit, et l’inspiration ne venait pas davantage.

« Est-il possible d’être plus malheureux que moi ? se disait-il. Ni le jeûne, ni la bonne chère, ni l’eau, ni le vin, ni la bière, ne peuvent monter mon esprit au diapason du sublime. Qu’ai-je donc fait pour mériter un si triste sort ? Tandis qu’une foule d’ignorants produisent des œuvres remarquables, moi, avec toute ma science, tout mon travail, tout mon courage, je n’arrive à rien. Ah ! le ciel n’est pas juste, non, il n’est pas juste ! »

Tout en raisonnant de la sorte, il suivait la route de Bruck à Fribourg ; la nuit approchait, il traînait la semelle et se sentait tomber de fatigue.

En ce moment il aperçut, au clair de lune, une vieille masure embusquée au revers du chemin, la toiture rampante, la porte disjointe, les petites vitres effondrées, la cheminée en ruines. De hautes orties et des ronces croissaient autour, et la lucarne du pignon dominait à peine les bruyères du plateau, où soufflait un vent à décorner des bœufs.

Karl aperçut en même temps, à travers la brume, la branche de sapin flottant au-dessus de la porte.

« Allons, se dit-il, l’auberge n’est pas belle, elle est même un peu sinistre, mais il ne faut pas juger des choses sur l’apparence. »

Et, sans hésiter, il frappa la porte de son bâton.

« Qui est là ?… que voulez-vous ? fit une voix rude de l’intérieur.

— Un abri et du pain.

— Ah ! ha ! bon… bon !… »

La porte s’ouvrit brusquement, et Karl se vit en présence d’un homme robuste, la face carrée, les yeux gris, les épaules couvertes