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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/595

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LES BOHÉMIENS.

parut alors autour des bohémiens. Les paysans contemplaient ces gens d’un air étonné, principalement le vieux, qu’une jeune femme soutenait debout contre la roche, en face de la flamme. Deux jeunes zigeiners étaient allés prendre la brouette pour l’étendre dessus.

Ceux qui venaient pour assommer ces malheureux semblaient graves ; les deux garçons de labour du père Lœrich ne pouvaient détacher leurs regards des filles, qui les regardaient aussi avec leurs yeux noirs.

À la fin, le maître d’école Zacharias Mutz, qui s’était essuyé le front avec son mouchoir à carreaux, et replaçait son grand tricorne sur son chef à demi chauve, dit d’un ton grave :

« Ceci vous représente les histoires de la Bible, sans vouloir faire tort aux Saintes Écritures, bien entendu. Tenez, voilà le père Isaac, aux trois quarts aveugle, et bien capable de bénir Jacob au lieu d’Ésaü. Voici Rachel et Lia ; elles n’ont pas de bracelets d’or, et leur père n’a pas de troupeaux ; mais c’est la même chose, puisqu’ils agrippent tout ce qu’ils trouvent, et que les troupeaux du premier venu sont leurs troupeaux. »

Comme il disait cela, la mine de Lœrich changea brusquement, et s’adressant à la vieille :

« Ah ! ça, lui dit-il, d’où venez-vous, et où allez-vous ? Article premier.

— Nous venons de Fréeland, près de Neustadt, répondit-elle, et nous allons en Alsace pour la saison des foires.

— Bon… Vous êtes donc partis tout votre village ensemble ?

— Oui, fit-elle, nous avons pris toutes nos provisions pour la route.

— Ah ! ah ! vos provisions, c’est votre trombone et vos clarinettes, dit le maire, oui… oui… et les pommes de terre des autres, et tout ce qui vous tombe sous la patte ! nous ne vivons plus au temps d’Adam, vieille ; c’est bon pour écrire dans le Messager boiteux, ça. Allons, allons, il faut marcher. »

Alors le vieux d’une voix triste dit :

« Maire, tu ferais mieux de nous laisser suivre notre chemin. L’oiseau du ciel est bien libre d’aller où il veut, pourquoi ne le serions-nous pas ?

— Vous allez marcher devant nous, s’écria Lœrich ; on ne brûle pas le bois de la commune comme de la paille, et l’on ne ravage pas les fruits de nos arbres sans qu’il en coûte quelque chose. Les hommes ne sont pas des oiseaux. Allons ! en route ! »

Le vieux hobémien ne dit plus rien, il s’étendit sur la brouette ; les femmes mirent sur lui quelques vieilles guenilles pour l’empêcher d’avoir froid. Puis un des leurs, un vigoureux garçon aux grands yeux noirs, à l’épaisse chevelure bleuâtre retombant sur son cou brun, le nez aquilin et les lèvres charnues, l’enleva comme une plume, marchant au milieu de la bande.

Kasper et Yéri se tenaient sur les côtés du talus avec des branches de pin allumées ; derrière arrivaient le garde-champêtre, le maire et les autres.

Les bohémiens, femmes, garçons et filles, marchaient entre eux, portant les uns leurs enfants, les autres leur clarinette, leur trombone, leur cor de chasse. — Rien de beau comme cette troupe de gens s’avançant droits et fiers, les épaules nues, les reins cambrés, les seins couleur de bronze, sous la lumière blanche de là résine.

Les deux garçons de Lœrich se retournaient à chaque instant, pour lancer un coup d’œil sur les deux plus belles filles de la bande : c’étaient deux filles de même taille, minces, légères et bien formées. De temps en temps ils se regardaient aussi l’un l’autre avec une expression étrange.

Les vieilles bohémiennes, tout en marchant, les pieds nus et gris dans la poussière, leurs vieilles guenilles relevées d’une main sur la hanche, continuaient à fumer leur pipe. Que leur faisait à elles de dormir ici ou là, sur la lisière d’un bois ou dans une halle ? Elles en avaient vu bien d’autres ! Les petits aussi semblaient bien paisibles, pas un n’avait envie de pleurer ; et tout en marchant, la tête hors du sac, ils regardaient les belles flammes de pin qui flottaient près d’eux, au revers du sentier, répandant leur poussière d’or dans les ténèbres.

C’est ainsi qu’on arriva sur les dix heures à Hirschland.

Tout le village était en l’air pour voir entrer ces gens. Toutes les fenêtres étaient garnies de figures ; personne n’avait voulu se coucher avant l’arrivée des zigeiners, et l’on peut dire que le père Lœrich, Bastian, Zacharias Mutz, et les autres firent une entrée vraiment triomphante.

Tout le long de la rue, — tandis que le reflet des torches passait sur la façade des hangars, des vieilles masures décrépites, le long des toits en auvent et des petites palissades qui longent les jardins, — l’air bourdonnait de mille voix confuses :

« Les voilà !… les voilà ! ce sont eux… Ah ! qu’ils ont l’air sauvage. Dieu du ciel, quels bandits ! »

Les filles se penchaient à leurs petites fenêtres entourées de vigne ; les chiens sau-