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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/579

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LA MAISON FORESTIÈRE.

temps, et qui toute sa vie n’avait fait que monter des chevaux presque indomptés, allait passer le pont, tout à coup son cheval s’arrêta. D’abord cela le surprit, car c’était un excellent cheval, qu’il avait monté bien des fois, et choisi lui-même pour cette chasse. C’est pourquoi il voulut le porter en avant avec douceur, mais le cheval ne bougeait pas. Alors le comte donna de l’éperon, mais le cheval se cabra, cherchant à le désarçonner ; et toute la cavalcade arrêtée recula pour éviter les ruades. Vittikâb devint tout pâle d’indignation, et, de sa main de fer relevant la bête sur les jarrets, il le força de se dresser debout, de sorte que le casque du comte tinta trois fois contre les dents de la herse ; puis courbé sur le cou du cheval comme un loup qu’il était, le Burckar enfonça ses éperons avec tant de force, que l’animal furieux, la crinière droite, les naseaux frissonnants, partit comme la foudre ; et tous les autres suivirent de même.

Ceux qui se trouvaient sous la porte, entre les baies du corps-de-garde, ne virent que des croupes en l’air, des queues flottantes, des fers martelant le pavé, et de longues robes se tordant sur les côtés comme des étendards. Cela ne dura qu’une seconde entre les murs de l’avancée, mais ce fut une vision terrible, et longtemps encore, à travers les hurlements des chiens et le grondement de la trompe de Honeck, ce roulement du galop s’entendit au loin, comme le bruit de cent marteaux frappant l’enclume.

Enfin Honeck, à son tour, lança son cheval, et les autres veneurs suivirent à pied, entraînés par leurs chiens.

Une fois hors des glacis, la cavalcade monta directement la côte du Gaïsenberg en face, pour gagner les bois. Rébock, le second veneur, galopait à côté, ayant reçu l’ordre de poster les chasseurs autour de la retraite de l’animal, et de donner trois coups de trompe, lorsque tous les postes seraient établis, pour avertir Honeck de lâcher les chiens.

Zaphéri conduisait la meute par le fond de la vallée à gauche ; en longeant le lac, il devait gagner le défilé des Sureaux, puis les marais du Losser, d’où partait la piste vers le plateau des Trois-Épis.

Le temps était magnifique, pas un nuage ne traversait le ciel immense ; les vieux chênes que l’automne commençait à brunir, et les hauts sapins formaient autour du lac une large couronne verdoyante et se peignaient dans ses abîmes bleuâtres, comme les fleurs des prés, la mousse et les herbes, dans une source d’eau vive qu’elles couvrent et abritent contre le vent. Les jappements d’impatience de la meute s’entendaient d’une lieue. Honeck, tout en galopant, se retournait pour voir la cavalcade ; elle flottait au-dessus des bruyères et des broussailles, comme une banderole aux mille couleurs : c’était admirable ! mais au bout de deux minutes elle disparut sous bois. Alors le veneur suivit la meute de plus près, en criant :

« Tout va bien ! tout va bien ! Dans une ou deux heures, on verra de belles choses. Allons, taisez-vous, braillards ! un peu de patience, vous aurez le temps de hurler ; ceux qui crient le plus fort ne donnent pas le meilleur coup de dents. »

Et les chiens redoublaient leurs cris, à mesure qu’on s’enfonçait dans le ravin bordé de rochers à pic.

C’est cela qu’un peintre devrait voir, monsieur Théodore, une meute partant pour la chasse, une grande meute de chiens-loups attachés par six, huit et dix, le nez en l’air, se bousculant, grimpant les uns sur les autres pour aller plus vite, criant d’une voix plaintive. Les premiers qui sautent le ruisseau traînant les derniers, qui tournent trois et quatre fois dans l’eau les pattes en l’air, sans perdre un coup de gueule, tant l’impatience de la chasse les possède ; et les veneurs qui résistent toujours, en s’affermissant sur leurs jambes à chaque pas, car s’ils tombaient, les chiens les traîneraient au galop sans regarder en arrière ; et les rochers, les broussailles, la lumière tremblotant sur tout cela… Oui, c’est quelque chose à voir, je vous en réponds. Et le contentement des veneurs, la joie de marcher, de courir, l’espoir d’arriver les premiers, de se distinguer : tout cela, c’est à peindre aussi.

Honeck n’avait jamais eu meilleure confiance. Mais quand, au bout d’une heure, la lumière commença d’entrer dans le défilé, et que les chiens, arrivant dans les roseaux du Losser, sentirent la piste, il eut des craintes véritables, car d’un seul coup les jappements se changèrent en aboiements si sauvages, si plaintifs et si furieux, qu’on ne pouvait les comparer qu’aux hurlements des loups affamés, lorsque assis dans la neige, le nez entre les pattes et les flancs creux, ils s’appellent d’une montagne à l’autre pour attaquer les étables. Et ce n’est pas étonnant, car ces chiens burckars avaient du sang de loup en eux comme leur maître, et par moments ils redevenaient loups tout à fait, soit par la manière de chasser, soit par celle de s’asseoir, de s’étendre ou de hurler.

Honeck donc, en entendant ce chant de mort, eut peur que l’animal, averti d’avance