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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/575

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LA MAISON FORESTIÈRE.

Quant il eut vu ces choses dans leur ensemble, promenant ses yeux éblouis sur la foule, il reconnut de loin plusieurs de ses confrères, les veneurs de Triefelz, du Haut-Bar, du Géroldseck, et d’autres encore, venus à la suite de leurs maîtres et tapissant les antiques murailles au haut des gradins, les uns vêtus de rouge et de noir, les autres de vert et de jaune, la trompe en sautoir et la toque, blanche ou bleue, à plume de héron sur l’oreille. Cela lui faisait plaisir de reconnaître quelques figures dans cette foule innombrable. Il admirait aussi les hautes dames de Steinbourg, du Réthal, du Reinstein, dont les hauts bonnets en pointe, garnis de dentelles, se dressaient au loin dans les galeries, parmi les toques de mille couleurs, les plumets et les casques. On ne pouvait se lasser de voir la richesse de tous ces costumes.

Et comme le veneur, depuis une demi-heure, restait en extase, tout à coup le majordome Érhard, vêtu d’une longue jaquette de peluche gris argenté, une petite canne d’ivoire à la main et suivi d’un véritable suisse, la hallebarde sur l’épaule, s’avança gravement entre les reîters et les trabans, jusque sur les marches du trône, et là, se retournant, il leva sa canne d’un air majestueux. Aussitôt les trompes et les cors retentirent, et du fond de la voûte on vit s’avancer un seigneur tenant sa dame par la main, une dame dont la robe était si longue qu’il fallait un enfant pour la relever derrière et l’empêcher de traîner. Dès qu’ils furent au pied du trône, les trompes se turent, et le majordome cria d’une voix aussi claire que celle des grues qui traversent les brouillards en automne :

« Le haut et puissant margrave Von Romelstein et sa noble épouse. »

Alors Vittikâb descendit trois marches, pendant que les autres montaient et que Jacobus et Kraft, à droite et à gauche, penchaient, l’un sa latte et l’autre sa masse d’armes d’un geste magnifique. Vittikâb tout glorieux sourit, puis les trompes sonnèrent de nouveau ; le seigneur, la dame et l’enfant, redescendirent et passèrent dans la galerie à droite.

Les choses continuèrent ainsi durant trois grandes heures ; de minute en minute les trompettes sonnaient, un seigneur avec sa dame s’avançaient, le majordome criait les noms et les titres, et Vittikâb descendait deux, trois ou quatre marches, selon la dignité des gens. Les trompettes recommençaient : cela n’en finissait plus.

Malgré la beauté de cette cérémonie et la grandeur du coup d’œil, il faisait tellement chaud, et les airs de trompette revenaient si souvent avec les révérences et les saluts, qu’on finissait par en avoir assez.

« Maintenant, pensait Honeck, s’il faut que cela dure jusqu’au soir, je boirais bien un coup pour attendre. »

Il s’était dit cela plus de cent fois, lorsque de grandes clameurs s’élevèrent au-dessus, sur les glacis et la lisière du bois, où campaient les pauvres gens attendant les miettes du festin :

« Vive Rotherick ! vive Vulfhild ! vive la bonne demoiselle ! »

Ces cris se rapprochaient, les échos du Hôwald les prolongeaient au loin, Bientôt on entendit le trot d’une cavalcade et le cri de la sentinelle de l’avancée ; le tumulte grandissait de seconde en seconde.

Honeck, impatient, se pencha jusqu’à mi-corps sous les guirlandes de sa lucarne, et presque au même instant le roulement du trot gronda sur le pont ; puis un bruit de roues, puis le froissement des fers sur le pavé se firent entendre, et les trompettes éclatèrent sous la voûte.

De grandes rumeurs s’étendaient alors sur les galeries, sur les rampes, dans tout l’immense édifice ; tout le monde se levait et se penchait pour voir entrer la fiancée. Mais Honeck ne faisait pas attention à ces choses. Il regardait au-dessous, quand les deux premiers trompettes parurent, marchant au pas et sonnant, les joues gonflées jusqu’au bout du nez ; puis, après les trompettes, débouchèrent une longue file de chevaux blancs caparaçonnés de brocart d’or, et précédant un dais de pourpre, que le veneur reconnut pour avoir été pris douze ans avant par les Burckar au pillage de Trêves : c’était celui de l’évêque Werner ; quatre bouquets de plumes d’autruche le garnissaient aux coins, les franges descendaient d’un pied, et les hampes étaient d’argent massif.

Là-dessous, sur un char magnifique, trônait Vulfhild.

Enfin, la cavalcade entra, conduite par le vieux Rotherick, dont l’armure et le haut cimier rouge avaient quelque chose de noble. On peut s’imaginer quels cris de : « Vive Rotherick ! vive Vulfhild ! vivent les Burckar ! » retentirent dans la cour. Les arcades devaient être solides pour ne pas en trembler ; l’antique forteresse en bourdonnait comme un tambour, et des nuées de corneilles, de hiboux, effarouchés à la cime des airs, croisaient l’ombre tourbillonnante de leurs ailes sur les tentures de soie, sur les étendards, les bannières, et remplissaient le ciel de cris confus.