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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/569

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LA MAISON FORESTIÈRE.

n’était plus le même homme ; il riait quelquefois et se frottait les mains d’un air de satisfaction intérieure. Ceux qui l’avaient vu jadis ne le reconnaissaient plus ; au lieu de cette face pâle, préoccupée, ils voyaient maintenant une figure calme, reposée et même joyeuse. Les ouvriers, auxquels il avait fait peur les premiers jours, se disaient entre eux : « Comme on se trompe, pourtant ! c’est le meilleur seigneur, le plus humain que nous ayons rencontré. Il a des égards pour le pauvre monde. Il ne faut pas juger les gens au premier coup d’œil. » Et tous les soirs, après le travail, ils chantaient en chœur de longues complaintes, commençant toujours par l’amour et finissant par la peste, la famine et la guerre. Vittikâb, redevenu joyeux, les écoutait avec plaisir du haut de sa galerie, et quelquefois, aux heures de travail, il leur faisait verser du vin, pour les encourager.

Donc assez souvent le comte, voyant passer son veneur à la nuit, lui criait :

« Honeck ! »

Celui-ci montait ; et le Burckar, lui montrant les arcades, disait :

« Ça marche… tout va bien ! »

Puis, le prenant par le bras, il lui faisait voir les riches étoffes des Flandres, les ornements d’or et d’argent de toute sorte, entassés dans une grande salle et qui devaient être placés au dernier jour. Honeck, qui ne songeait qu’à ses pistes, répondait : « Ah !… Oh !… Oui, monseigneur… c’est beau… c’est magnifique ! » jusqu’à ce que Vittikâb le mît sur le chapitre de ses chasses, en s’écriant :

« Eh bien ! et notre chasse… tu ne me dis rien ! Es-tu content ? »

Honeck aussitôt s’épanouissait et répondait :

« Oui, monseigneur… oui… je crois que ça marchera bien.

— Bon, bon, faisait Vittikâb, c’est tout ce que je veux savoir ; je n’ai pas le temps de m’occuper de cela ; je compte sur toi. »

Au lieu de se fâcher, de commander d’un ton sauvage, il était devenu tout à fait bon vivant, et, dans le fait, il avait lieu de l’être, puisque tout lui venait à souhait, et que ce qu’il voulait semblait se faire de soi-même.

Cependant le jour du mariage approchait ; tous les grands travaux de charpente étaient terminés, et l’on commençait les travaux de décoration.

Jamais on n’avait vu un si bel automne que cette année-là ; le soleil brillait toujours ; à peine quelques légers nuages traversaient-ils l’azur immense au-dessus des vallées. Des femmes et des enfants, appelés des villages d’alentour, apportaient du feuillage et de la mousse au château, pour en revêtir les murailles ; car la couleur verte est toujours la plus belle, c’est celle qui repose le plus nos regards, et voilà pourquoi le Seigneur en a revêtu toute la terre.

Au-dessus des arcades, les ouvriers étendaient de la soie et suspendaient des étendards ; d’autres dressaient les tables au-dessous. La grande porte, le pont-levis et toute cette façade des remparts étaient revêtus de sapins, dont les cimes atteignaient presque à la hauteur des créneaux. Le sinistre Veierschloss n’avait jamais offert un pareil coup d’œil ; il devenait comme Vittikâb, souriant et joyeux : le nid de l’épervier se tapissait de mousse, comme celui de la fauvette.

Mais à quoi servent toutes les décorations du monde, lorsque le Seigneur est las de nous et qu’il s’est dit en lui-même : « Il faut que cela finisse ! »

Deux jours avant le mariage, un matin que maître Zaphéri Honeck venait de passer sa gibecière pour se mettre en quête, la porte de sa niche au-dessus du corps-de-garde s’ouvrit, et le second veneur, Kasper Rébock, entra. Rébock avait passé la nuit dehors ; on pensait qu’une harde l’avait conduit au diable derrière le Hôwald ou le Gaisenberg. C’était un vrai chasseur, et tous les vraie chasseurs ressemblent aux chiens de chasse, qui ne lâchent une piste qu’à la dernière extrémité ; souvent ils passent deux ou trois nuits dehors avec une croûte de pain dans leur sac ; et pour les chiens de chasse, ils ne reviennent qu’au bout de huit jours, lorsqu’on les croit perdus, ou mangés par les loups. Enfin Rébock entra, couvert de vase desséchée jusque par-dessus les épaules.

« Te voilà, dit Honeck, impatient de partir ; tu as suivi une piste et tu viens me faire ton rapport ; c’est bon, c’est bon, nous causerons de cela ce soir.

— C’est vrai, maître Honeck, répondit l’autre, je viens vous parler d’une piste, mais d’une piste tellement extraordinaire, que je n’en ai jamais vu de pareille. »

Il ouvrit son sac et déposa sur la table un gazon couvert de mousse, où se trouvait marquée très-bien une patte longue, étroite, avec quatre griffes sur le devant, et une autre sur le côté. Du premier coup d’œil Honeck vit que c’était quelque chose d’étrange ; mais il n’en dit rien, et, prenant le gazon, il se rapprocha du soupirail pour mieux voir au jour. Rébock, appuyé sur son pieu, regardait. Longtemps Honeck examina l’empreinte, fronçant les sourcils et serrant les lèvres. Enfin il dit : « Oui, ça peut être du nouveau. D’abord j’ai