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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/558

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LA MAISON FORESTIÈRE.

Sauvage l’aimait beaucoup : il ne partait jamais pour la chasse sans lui ; ils couraient ensemble dans les bois comme le vent ; ils s’entendaient aussi bien l’un que l’autre aux ruses et aux détours du gibier. On n’a jamais trouvé d’homme pour sonner du cor comme ce Honeck, excepté Vittikâb, dont la trompe était trois fois plus grande, et dont le souffle déchirait presque l’airain. Quand ils sonnaient ensemble la fanfare, on les entendait des cimes de Hôwald à celles du Steinberg ; les vieux bois en tremblaient.

Honeck avait quelque chose de joyeux dans le caractère, mais Vittikâb était toujours sombre comme la nuit ; ses yeux jaunes semblaient chercher quelque chose à tuer ; il ne riait jamais. Chaque soir, dans son ennui, il faisait monter Honeck dans sa caverne entourée de haches d’armes, d’épées à deux mains, de vieux bois de cerf, de défenses extraordinaires clouées au mur, et, lui montrant la table, il disait :

« Mange, bois, ton maître te l’ordonné ! »

Et le veneur, qui ne demandait pas mieux, s’asseyait devant le plat de venaison ; il mangeait de bon appétit, et buvait à grands gobelets le vin des moines, comme disait le comte. C’était le vin du pillage de Marmoutier. Ils se grisaient ensemble. Honeck portait le vin comme une outre ; il avait les joues et le nez cramoisis. Vittikâb, plus il buvait, plus il devenait pâle, plus les pensées sombres abaissaient ses sourcils fauves, plus il éprouvait le besoin de détruire. Alors quelquefois, à la nuit close, quand au dehors les hiboux par milliers babillaient entre eux côté à côte le long des corniches, secouant leurs ailes et faisant claquer leur bec tout bas, le Comte-Sauvage regardait, face à face, durant des demi-heures son ami Honeck sans cligner de l’œil, les lèvres serrées et le nez courbé d’un air terrible. Et quand l’autre y pensait le moins, il s’écriait tout à coup :

« Pourquoi ris-tu, mauvais gueux ? »

Honeck, comme tous les vieux chasseurs, fermait l’œil gauche sans le vouloir ; c’était un tic, il ne pouvait s’en empêcher.

« Je ne ris pas, monseigneur, disait-il.

— Et moi je dis que tu ris, hurlait le Burckar.

— Puisque vous le voulez, je ris, faisait Honeck ; mais c’est plus fort que moi.

— Pourquoi ris-tu ? répétait le comte furieux.

— Je pensais à la chasse, et…

— Tu mens… tu pensais… tu pensais à quelque chose d’autre…

— À quoi diable voulez-vous que je pense ? s’écriait Zaphéri. Si vous me disiez seulement une bonne fois à quoi vous voulez que je pense, je vous répéterais toujours la même chose, et vous seriez content. »

Ces paroles calmaient Vittikâb quand il avait encore une lueur de bon sens, mais d’autres fois sa fureur augmentait ; ses yeux jaunes avaient des reflets d’or, au lieu d’être pleins de sang ; alors il n’était que temps pour Honeck de se sauver ; car, lorsqu’il avait cette figure, le Burckar essayait toujours d’assommer son veneur. Aussi, sans perdre une minute et sans dire bonsoir, au premier éclair que celui-ci voyait dans les yeux de son maître, il courait à la porte, le comte le suivait comme un loup enragé, bégayant : « Arrête ! arrête… ou je te fais pendre ! » Mais Zaphéri ne l’écoutait plus ; il dégringolait de l’escalier comme un voleur. Les chiens hurlaient dans la cour, les reîters sortaient du corps-de-garde pour voir, et le comte, au grand air, se calmait aussitôt ; les hurlements des chiens le réveillaient de son ivresse, il rentrait en trébuchant et nasillant des paroles confuses.

Honeck grimpait dans sa voûte et poussait les deux gros verrous de la porte de chêne, puis il s’étendait sur une peau d’ours pour cuver son vin.

C’est ainsi que les deux ivrognes passaient tous les jours et les nuits que fait le Seigneur. Cela se renouvelait régulièrement tous les soirs, à moins que, pendant le souper, on entendît dehors se démener un grand orage ; c’étaient les plus beaux temps pour Vittikâb : il écoutait avec bonheur le tonnerre gronder dans les gorges du Hôwald ; et lorsque la pluie, le vent, la grêle se battaient ensemble dans l’air, lorsque le lac tout entier, blanc d’écume, se dressait aux remparts du Veierschloss, lorsque tous les oiseaux des créneaux, arrachés de leurs trous, partaient dans les ténèbres comme des feuilles mortes raflées par l’ouragan, le Comte-Sauvage se levait brusquement et criait : « En route ! »

Et ils descendaient, Honeck et lui, chancelants, appuyés l’un sur l’autre ; ils sellaient des chevaux. Les reîters, qui les avaient vus descendre, s’étaient dépêchés d’abaisser le pont ; ils partaient ensemble comme la foudre, se mêler aux bruits, aux hurlements. Alors, Vittikâb riait au milieu du fracas des arbres renversés et de la pluie battante ; il riait comme on grince des dents. Puis, revenant au petit jour, à travers les bourgades lointaines, il disait au veneur :

« Honeck, ce matin je vais pouvoir dormir un peu. Ça ne m’était pas arrivé depuis longtemps. »