Ouvrir le menu principal

Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/546

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
14
LA MAISON FORESTIÈRE.

d’amadou, chrétiens ou juifs, toujours en route pour les choses de leur métier. Alors c’étaient de petites haltes ; on se donnait une poignée de main, on allumait une pipe, on se demandait des nouvelles de la mère Orchel et du père Kasper de tel ou tel village, et dont on n’avait plus entendu parler depuis deux ou trois ans. « Est-il mort ? — Se porte-t-il encore bien ? — Il doit se faire vieux ? — Et la petite Grédel, qui s’est mariée l’année dernière, comment va son ménage ? — L’homme est-il aussi bon ouvrier qu’on le disait ?… »

On parlait des coupes prochaines, du prix des blés, de la navette, du bétail, rien n’était indifférent au père Honeck ; c’est tout simple, quand on n’a que le Messager boiteux, de Silbermann, à lire les douze mois de l’année, il faut bien se rafraîchir la mémoire par autre chose.

Grâce à ces courses matinales, au bout de trois semaines je connaissais le pays à fond : les rochers, les torrents, les ravins, les coupes, les charbonnières, les vieux chemins de schlitte, bref tous les points de vue de la montagne, sauf pourtant celui du lac des Comtes-Sauvages, dont le vieux garde ne voulait pas entendre parler.

Je me rappellerai toujours qu’un matin, comme nous allions au Grinderwald, la fantaisie me prit pour la vingtième fois d’interroger le père Frantz sur ce fameux lac.

« Ah ça ! papa Honeck, m’écriai-je tout à coup, et le lac des Comtes-Sauvages ? Quand donc irons-nous le voir ? »

Il marchait en avant et se retourna lentement ; après m’avoir observé quelques secondes d’un air étrange, il étendit la main vers le nord et me dit d’un ton rude :

« Le lac est là, monsieur Théodore, entre ces trois grands pics ; vous pouvez y aller si cela vous fait plaisir.

— Comment, vous ne voulez pas me servir de guide ?

— Vous servir de guide pour aller au lac des Comtes-Sauvages ? non, non ! Chacun est libre de faire ce qui lui plaît. Je ne vous empêche pas d’y aller, puisque le diable vous pousse ; mais Frantz Honeck n’aime pas ce côté-là de la montagne. »

Ainsi s’était exprimé le vieillard d’un ton mystérieux qui me donnait beaucoup à penser ; mon désir de voir le lac des Comtes-Sauvages n’avait fait que s’en accroître ; une sorte de déférence pour l’avis de mon hôte m’empêchant d’y aller, j’attendais une occasion favorable.

Mais pour en revenir à nos courses au Grinderwald, après notre grand tour, nous rentrions à la maison forestière, vers sept ou huit heures. Loïse avait mis la nappe ; l’omelette au lard et la cruche de vin blanc nous attendaient au bout de la table. On s’asseyait de bon cœur, on mangeait de bon appétit, on buvait un bon coup, puis on allumait une pipe et l’on s’accoudait sur la fenêtre, pour voir le petit Kasper ouvrir l’étable en faisant claquer son fouet, et grimper la côte, suivi de sa longue file de vaches et de chèvres. On regardait les belles bêtes défiler lentement par la porte de la cour, puis tourner la tête, et prolonger leurs mugissements mélancoliques jusqu’au fond des abîmes. C’était encore un bon quart d’heure de la journée, une de ces scènes champêtres calmes et douces, dont le souvenir vous revient avec bonheur.

J’allais aussi quelquefois seul, le matin, sur la lisière du Hôwald, au bord du Losser, dessiner une roche, un bouquet de chênes, un coin de forêt, ou sur la montagne en face, étudier de plus larges perspectives. Jamais je n’ai travaillé plus ni mieux de ma vie.

Tout cela n’empêchait pas notre portrait d’avancer et même de prendre une assez belle tournure ; mais Dieu sait que ce n’était pas la faute du père Honeck. Autant le brave homme se montrait simple, conciliant et modeste pour tout ce qui concernait son état : l’évaluation d’une coupe, l’estimation d’un arbre, le tracé d’un sentier dans les bois, choses qu’il connaissait à fond et dont il ne se vantait jamais, autant il se croyait fort en peinture.

Il me semble encore le voir, assis dans son bel uniforme vert à passe-poil jaune, sa petite casquette pointue inclinée sur l’oreille, bien boutonné, bien brossé, bien solennel, la carabine entre les genoux, la poire à poudre, le sac à plomb d’un côté, la gibecière de l’autre, et ses grosses moustaches grises retroussées ; puis, derrière lui, Loïse, rouge comme un coquelicot, ses beaux cheveux blonds coiffés de la petite toque de crins noirs à gros œillets rouges et paillettes d’or, le petit fichu de soie bleu de ciel croisé sur le sein, et ses jolis bras nus potelés appuyés sur le dossier du fauteuil.

J’avais eu beau prier le père Honeck de mettre sa camisole brune de tous les jours, de se tenir moins roide, de se pencher un peu plus selon son habitude, et de prendre une physionomie moins sévère, mes recommandations restaient inutiles.

« Je suis garde-chef, monsieur Théodore, disait-il gravement ; sauf votre respect, je me mépriserais moi-même, si je ne portais pas mon uniforme ; on dirait : « Voilà un vieux braconnier, un vieux chasseur en contravention, un homme qui n’avait pas de rang dans