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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/544

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LA MAISON FORESTIÈRE.

« Il faut de l’air quand on dîne, dit le vieux garde en ouvrant les croisées ; j’aime encore mieux avoir un peu chaud que de ne pouvoir pas respirer à mon aise. Asseyez-vous là, monsieur Théodore, maintenant que vous êtes des nôtres, ce sera votre place. »

Je m’assis contre le mur. Presque aussitôt Loïse parut avec une carafe d’eau limpide, toute couverte de gouttelettes scintillantes, et la cruche de vin blanc.

En déposant ces objets sur la table, elle leva sur moi un timide regard, et voyant que je la regardais, elle rougit jusqu’aux oreilles.Moi. par un effet sympathique étrange, je me sentis tout ému.

« Eh bien ! Loïse, qu’est-ce que nous aurons à dîner ? demanda le père Honeck.

— Tu sais bien, grand-père, qu’il n’y a pas de viande à la maison, répondit Loïse d’une voix tremblante ; j’ai fait une omelette.

— Une omelette, et il n’y a pas de lard ?

— Si, il y a du lard.

— Bon, bon ; aussi je pensais… Enfin, monsieur Théodore, voilà ; une autre fois nous aurons un lièvre ou des légumes, une autre fois…

— Hé ! père Frantz, allez-vous me prendre pour un gourmand, à cette heure ?

— Non. Je ne suis pas gourmand non plus, mais les bons morceaux ne me font pas peur. »

Il découvrit la soupière, et l’odeur d’une excellente soupe à la crème se répandit dans la salle. Et la soupe étant servie, nous mangeâmes de bon appétit, le vieux Frantz et moi. « Quelle fameuse soupe ! m’écriai-je en déposant la cuiller.

— Oui, oui, elle n’est pas mauvaise, fit le bonhomme en se passant la langue sur les moustaches. »

Loïse, quelques instants après, étant sortie prendre l’omelette, il se pencha vers moi et me dit tout bas :

« Elle fait les soupes à la crème aussi bien et mieux que la mère Grédel de l’auberge du Cygne ; c’est une véritable bénédiction. Mais, voyez-vous, monsieur Théodore, il ne faut pas flatter la jeunesse ; la flatterie vous enfle le cœur d’une fausse gloire, comme dit le pasteur Baurngarten de Pirmasens, et c’est la pure vérité, il faut toujours… »

Loïse rentrait, il se tut. Après l’omelette, nous eûmes du fromage pour dessert, et un bon coup de vin par là-dessus termina le repas.

« J’ai bien dîné, dit le garde en se levant, et vous, monsieur Théodore ?

— Parfaitement, on ne peut mieux, papa Frantz.

— Eh bien donc, allumons une pipe. Kasper, Kasper, arrive ici ! »

Le petit Kasper apparut, la tignasse ébouriffée, sur le seuil de la cuisine.

« Écoute, lui dit le brave homme ; tu vas partir tout de suite pour Pirmasens. J’ai promis des grives et des becs-fins à l’hôtel du Cygne. Mais ce soir, à six heures, tu seras de retour. »

Le bambin ne répondit pas. Us entrèrent ensemble dans la chambre voisine, et quelques instants après Kasper traversait l’allée, tenant à la main le chapelet de mésanges et de rouges-gorges, que maître Frantz avait pris le matin. Il gagna le sentier en bondissant comme un cabri. Le père Honeck et moi nous le regardâmes en riant, jusqu’à ce qu’il eût atteint le bois.

« Ce geux-là, dit le garde, n’aime qu’à courir. Il n’a pas de plus grand bonheur que d’être sur les quatre chemins. Hé ! hé ! hé ! »

Puis il entra dans la cuisine, alluma sa pipe, et ressortit en s’écriant :

« À l’ouvrage ! »

Il était près d’une heure, les ombres commençaient à s’étendre dans la cour, les deux chiens dormaient sur le pas de la porte, les poules le long des murs, sous la treille.

Nous tournâmes la cour de la maison, je vis en passant Loïse, derrière les petites vitres de la cuisine, qui lavait nos assiettes sur l’évier, et je ne pus m’empêcher de lui faire un petit signe de tête amical. Le vieux garde marchait devant moi. Sous l’escalier de la vieille galerie s’ouvrait une sorte de caveau, où l’on descendait par trois marches. Au milieu se trouvait une de ces tables massives dont se servent les menuisiers pour leur travail ; le long des murs pendaient des scies, des rabots, des maillets et d’autres ustensiles du métier.

Le père Frantz se débarrassa de sa camisole, retroussa ses manches, et, prenant une planche de sapin, il l’étendit sur la table en disant :

« Je crois que celle-ci fera notre affaire. Donnez-moi les mesures, monsieur Théodore. »

Alors nous nous mimes à l’œuvre.

Et voilà, mes chers amis, comment, en l’an de grâce 1839, pendant les plus beaux jours du mois d’août, je me vis installé chez le vieux garde Frantz Honeck, au milieu des immenses forêts du Rothalps.