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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/539

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Loïse allait s’asseoir timidement près du fourneau, jetant un regard furtif de notre côté.

« Oui, c’est un peintre, reprit le père Honeck en mangeant de bon appétit. Et maintenant je me rappelle qu’il y avait au régiment, au 6e dragons, un nommé Pfersdorf, un capitaine, qui peignait aussi. Il peignait des batailles : les balles sifflaient, les boulets ronflaient, et lui, il peignait tranquillement. Et quand on criait : « En avant ! » Pfersdorf mettait son papier dans un grand tuyau de fer-blanc, il empoignait son sabre et montait à cheval. J’ai vu ça, moi. C’était un Alsacien des environs de Wissembourg. Je crois qu’il est devenu capitaine de gendarmerie plus tard ; mais il y a longtemps, c’est comme un rêve. A votre santé, monsieur Théodore.

— A la vôtre, père Frantz.

— Si vous voulez nous faire voir de votre peinture, reprit le vieux garde, ça nous fera grand plaisir ; n’est-ce pas, Loïse ?

— Oh ! oui, grand-père, dit la jeune fille, je n’en ai jamais vu. »

Depuis quelques instants, l’idée de rester à la maison forestière et d’en étudier les environs me trottait en tête, mais je ne savais comment entamer cette question délicate : l’occasion s’offrait d’elle-même.

« Hé ! père Frantz, m’écriai-je, je ne demande pas mieux ; mais, je vous en préviens, je n’ai pas grand’chose, je n’ai que des projets, des esquisses ; il me faudrait quinze jours, trois semaines pour mettre tout cela au net. Ce n’est pas de la peinture, c’est du dessin.

— N’importe, montrez-moi toujours ce que vous avez.

— Bon, bon, avec plaisir. »

Je débouclai mon sac.

« Vous allez voir les environs de Pirmasens ; mais qu’est-ce que les environs de Pirmasens auprès de vos montagnes ? Votre Valdhorn, votre Krapenfelz, voilà ce que je voudrais peindre, voilà des sites, voilà des paysages ! »

Le père Honeck d’abord ne dit rien. Il prit gravement le dessin que je lui présentais : la haute ville, le temple neuf, sur un fond de montagnes. J’avais coloré cela de quelques teintes à la gouache.

Le digne homme, après avoir regardé quelques instants, le sourcil haut, les joues tendues par la contemplation, en choisissant son jour dans une éclaircie de la petite fenêtre, dit gravement :

« Ça, monsieur, c’est joliment beau. A la bonne heure ! à la bonne heure ! »

Et il me regarda comme attendri.

« Oui, ça ressemble, c’est bien fait, on reconnaît tout. Loïse, arrive ici ; regarde-moi ça. Tiens, regarde de ce côté ; n’est-ce pas tout à fait la vieille halle, avec la vieille fruitière Catherine au coin ? Et ça la maison de l’épicier Froëlig ; et ça le devant de l’église ; et ça la davantage du boulanger Spieg ? Enfin, tout, tout y est : il n’a rien oublié. Ces montagnes bleues derrière, c’est l’Altenberg ; il me semble que je le vois. A la bonne heure ! »

Loïse, penchée sur l’épaule du brave homme, semblait émerveillée ; elle ne disait rien, mais quand le vieux garde lui demanda :

« Qu’est-ce que tu penses de ça, Loïse ?

— Je pense comme vous, grand-père, fit-elle tout bas, c’est bien beau !

— Oui, s’écria le brave homme en relevant la tête et me regardant en face, je n’aurais jamais cru ça de vous ; je pensais : Ce garçon-là se promène pour prendre l’air. Maintenant, je vois que vous savez quelque chose. Mais des maisons, des églises, c’est plus facile à peindre que des bois, voyez-vous. A votre place, je ne ferais que des maisons. Puisque vous avez attrapé la chose, je continuerais toujours ; c’est plus sûr. »

Alors. riant de la naïveté du bonhomme, je lui remis une petite toile que j’avais terminée à Hornbach, représentant un lever de soleil, sur la lisière du Hôwald. Si le dessin l’avait frappé, cette fois il parut en extase. Et ce n’est qu’au bout d’un instant que, levant les yeux, il me dit :

« Vous avez fait ça ? c’est comme un miracle, un vrai miracle : on voit le soleil derrière les arbres, on voit les arbres et on reconnaît si ce sont des bouleaux, des hêtres ou des chênes. Ça, monsieur Théodore, si vous l’avez fait, je vous respecte.

— Et si je vous proposais, père Frantz, lui dis-je, de rester ici quelques jours, en payant bien entendu, pour aller observer les environs et les peindre, est-ce que vous me mettriez à la porte ? »

Une vive rougeur passa sur les joues du brave homme.

« Écoutez, dit-il, vous êtes un bon enfant, vous avez besoin de voir ce pays, le plus beau pays de la montagne, et je me regarderais comme un gueux de vous refuser. Vous mangerez avec nous ce que nous aurons : des œufs, du lait, du fromage, de temps en temps un lièvre ; vous aurez la chambre de M. le garde général, qui ne viendra pas cette année ; mais, quant au reste, vous comprenez que je ne peux pas recevoir d’argent de vous.

— Pourquoi cela ?

— Non, non, cela ne se peut pas ; si vous étiez l’entrepreneur Rebstock, le marchand de