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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/538

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LA MAISON FORESTIÈRE.

nêtres, et sa jolie figure rose et blonde écartait la verdure pour regarder à l’intérieur. Je la saluai, elle rougit et se retira bien vite.

« Loïse, répétait le vieux.

— Me voilà ! me voilà ! grand-père, » répondit-elle d’une voix douce en traversant l’allée.

Alors j’entendis toute la conversation.

« Il y a un voyageur, un brave garçon, qui déjeune ici. Tu vas tirer une cruche de vin blanc et tu mettras deux assiettes.

— Oui, grand-père. — Va chercher ma camisole de laine et mes sabots. Les grives ont bien donné ce matin, et les mésanges aussi ; c’est pour l’hôtel du Cygne, à Pirmasens. Quand Kasper reviendra, tu le feras entrer.

— Il est sur la côte à garder les bêtes, grand-père ; faut-il l’appeler ?

— Non ; il sera temps dans une heure. »

Chaque parole m’arrivait comme dans un timbre. Dehors, les chiens aboyaient, les poules caquetaient, les feuilles frissonnaient aux petites vitres : tout était lumière, fraîcheur, verdure.

Je déposai mon sac sur la table, et je m’assis en songeant au bonheur de vivre là, sans autre souci que le travail de chaque jour.

« Quelle existence, me disais-je, comme on respire ici, comme le cœur s’ouvre, comme la poitrine se dilate ! Ce vieux Frantz est aussi solide qu’un chêne, malgré ses soixante-dix ans. Et que sa petite-fille est jolie ! »

J’avais à peine eu le temps de me dire ces choses, que le vieillard, dans sa camisole de tricot et ses grands sabots fourrés, rentrait tout riant et s’écriait :

« Me voilà ! l’ouvrage est fini pour ce matin. J’étais en route avant vous, monsieur ; à quatre heures, j’avais fait mon tour dans les coupes. Maintenant, nous allons nous reposer, boire un coup et fumer encore une pipe : toujours des pipes ! mais dites donc, si vous aviez besoin de changer, je vous conduirais dans ma chambre.

— Merci, père Frantz, lui répondis-je ; je n’ai besoin de rien, que de me rafraîchir un peu. »

Ce nom de père Frantz parut charmer le brave homme ; ses joues se plissèrent.

« C’est vrai que je m’appelle Frantz, dit-il, et que je pourrais être votre père et même votre grand-père. Sans vous interroger, quel âge avez-vous ?

— Vingt-deux ans bientôt.

— Vingt-deux ans ! A vingt-deux ans je faisais ma première campagne, contre le général républicain Custine ; d’un seul trait il nous passa sur le ventre et tomba sur Mayence. Alors nous entrâmes dans la montagne. On nous envoya Hoche, Kléber et Marceau, et, finalement, on nous mit en quatre départements, et nous partîmes tous ensemble, bras dessus bras dessous, conquérir l’Italie. Nous étions devenus Français, sans savoir comment ni pourquoi. »

Le vieux garde se prit à rire dans sa barbe, ses yeux clignotèrent, et, regardant au-dessus de la porte où se trouvaient suspendus trois fusils :

« Ça ! fit-il en désignant un mousqueton de cavalier, tout en haut contre le plafond, c’est comme qui dirait ma première maîtresse ; nous nous sommes promenés eusemble depuis… »

Mais en ce moment la petite Loïse entrait, tenant d’une main la cruche de vin blanc, et de l’autre un fromage de pays, sur une belle assiette de faïence à grandes fleurs rouges. Le père Frantz se tut, pensant peut-être qu’il n’était pas convenable de parler, devant sa petite-fille, de ses anciennes maîtresses.

Loïse pouvait avoir seize ans ; elle était blonde comme un épi d’or, assez grande et très-bien prise de taille. Elle avait le front haut, les yeux bleus, le nez droit, légèrement relevé par le bout, le narines délicates, les lèvres en cœur, humides et fraîches comme deux cerises jumelles, l’air naïf et timide. Elle portait la robe de toile bleue à raies blanches, soutenue par deux bretelles, suivant la mode du Hundsrück. Ses manches de chemise ne lui descendaient guère que jusqu’aux coudes, et laissaient à découvert ses bras ronds, un peu hâlés par le grand air. On ne pouvait voir de créature plus douce, plus simple, plus naïve ; et je me persuade que les ingénues de Berlin, de Vienne ou d’ailleurs, auraient mieux compris leurs rôles en la regardant.

Le père Frantz, assis au bout de la table, semblait tout fier. Loïse déposa devant nous la cruche et l’assiette sans rien dire. Moi, je me taisais, tout rêveur. Loïse, étant sortie, revint avec deux serviettes bien blanches et deux couteaux. Puis elle voulut s’en aller, mais le vieux garde, élevant la voix, lui dit :

« Reste, Loïse ; reste donc ; on dirait que ce monsieur te fait peur. C’est pourtant un brave garçon. Hé ! comment vous appelez-vous ? Je n’ai pas encore eu l’idée de vous le demander.

— Je m’appelle Théodore Richter.

— Eh bien ! monsieur Théodore, si le cœur vous en dit, prenez un couteau et mangeons. »

En même temps il entamait le fromage, et