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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/537

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lieue de tour, sombre, profond, au milieu des rochers et des hautes sapinières du Veierschloss ; on Rappelle le lac des Comtes-Sauvages. »

Et, le front incliné, il parut réfléchir quelques secondes, puis tout à coup, secouant la tête, et sans ajouter un mot, il se remit en route. Il me sembla que le vieux garde, tout à l’heure si glorieux de ses montagnes, venait d’entrer dans un ordre d’idées mélancoliques. Je le suivais tout méditatif. Lui, courbé, l’air pensif, appuyé sur son grand bâton de houx, allongeait tellement le pas, que ses longues jambes paraissaient se fendre sous sa blouse jusqu’au milieu du dos.

Le maison forestière commençait alors à se découvrir entre les arbres, au milieu d’une prairie verdoyante, à mi-côte : on voyait, tout au fond de la vallée, la rivière suivre les ondulations de la montagne, plus haut dans l’intérieur de la gorge, une quantité d’arbres fruitiers, quelques champs de labour, un petit jardin entouré d’un mur de pierres sèches, et enfin sur une terrasse, adossée contre le bois, la maison du vieux garde, une maison blanche, un peu décrépite, ayant trois fenêtres et la porte au rez-de-chaussée, quatre au-dessus à petites vitres hexagones, et quatre autres en mansardes, dans la haute toiture de tuiles brunes.

Vers le bois, dans notre direction, la maison soutenait une vieille galerie vermoulue à balustrade sculptée, l’escalier extérieur en retour appuyé au mur. 11 y avait des deux côtés un treillage de lattis, où grimpaient des lianes de chèvrefeuille et de vigne, dont le feuillage s’inclinait au berceau sous la saillie du toit. A travers cette verdure miroitaient les petites vitres noires dans l’ombre. Sur le mur du potager se promenait un coq au milieu de ses poules ; sur le toit moussu tourbillonnaient une volée de pigeons ; dans la rivière nageaient une flottille de canards ; et du seuil de la vieille demeure se découvraient toute la gorge en pente, toute la vallée, et les sombres lisières des forêts à perte de vue.

Un peu plus loin, adossée contre le bâtiment, apparaissait de profil la grange, avec son gerbier et sa porte cochère ; au milieu de la porte était cloué un épervier floconneux, dont le duvet s’envolait à chaque souffle de la brise : cela paraît éloigner les oiseaux pillards, et surtout les moineaux, êtres intelligents qui comprennent fort bien la valeur des signes.

Plus loin encore, sur la même ligne, l’étable et les réduits à porc formaient une suite de petites constructions en pente. La fontaine, avec son auge verdâtre se trouvait à droite de la maison, derrière le four en saillie. Rien de calme, de paisible comme cette demeure perdue dans la solitude des montagnes ; son aspect seul vous touchait plus qu’il n’est possible de le dire ; on aurait voulu passer là le reste de ses jours.

Deux vieux chiens de chasse, l’un terrier à jambes torses, gras, roux, le nez rond, les oreilles larges et traînantes ; l’autre, chien courant haut sur pattes, également roux, sec, musculeux, les côtes en saillie, accouraient à notre rencontre. Une jeune fille étendait du linge sur la balustrade, et, voyant les chiens partir, elle levait les yeux.

Le vieux garde souriait en pressant le pas.

« Vous êtes chez vous ? lui dis-je.

— Oui, c’est ma maison.

— Pourrais-je casser une croûte et prendre un verre de vin à votre table ?

— Hé ! cela va sans dire ; si les gardes forestiers renvoyaient les voyageurs au milieu des bois, à quelle auberge iraient-ils ? Vous êtes le bienvenu, monsieur. »

Nous atteignions alors la porte en treillis du petit jardin ; les chiens bondissaient autour de nous, et la jeune fille, du haut de son balcon, levait la main pour nous saluer. Au bout du jardin, une seconde porte nous fit entrer dans la cour, et le garde, se retournant, me dit d’un accent joyeux :

« Vous êtes maintenant chez Frantz Honeck, garde-chasse du grand-duc Ludwig ; entrez dans la salle, le temps de déposer mon sac et d’ôter mes guêtres, et je suis à vous. »

Nous traversions une petite allée. Tout en parlant, le brave homme poussait la porte d’une salle basse, carrée, blanchie à la chaux, et garnie tout autour de chaises en hêtre, le dos plat percé d’un cœur. Une haute armoire de noyer, à ferrures luisantes et pieds en forme de boule ; au fond, une vieille horloge de Nuremberg ; dans un coin à droite, le fourneau de fonte en pyramide, et près des petites fenêtres ombreuses, une table de sapin, les jambes en X, complétaient l’ameublement de cette pièce. Sur la table se trouvaient déjà une miche de pain et deux gobelets.

« Asseyez-vous, mettez-vous à votre aise, répéta le vieux garde, je reviens tout de suite. »

Et il s’éloigna.

Je l’entendis entrer dans la chambre voisine. Quant à moi, heureux de trouver un si bon gîte, je commençai par me débarrasser de mon sac. Les chiens rôdaient sous les bancs et la table.

« Loïse ! Loïse ! » criait le vieux Frantz.

J’entendais ses gros souliers rouler sur le plancher ; la jeune fille passait devant les fe-