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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/536

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LA MAISON FORESTIERE.

une satisfaction visible, sans doute par amour de la symétrie et de la belle distribution des couleurs. Enfin, après avoir bien arrangé sa guirlande de becs-fins, il entr’ouvrit sa gibecière et plongea le tout au fond ; puis, se levant, il regarda la hauteur du soleil, fit passer d’un mouvement d’épaules le sac sur son dos, et ramassant un gros bâton de houx déposé près de lui, il descendit vers le sentier.

Alors seulement il m’aperçut, et d’abord sa figure prit un caractère d’observation en rapport avec ses fonctions de garde ; mais insensiblement son front se dérida, et ses yeux gris exprimèrent la bienveillance.

« Hé ! cria-t-il en français, avec un accent allemand comique, bonjour, monsieur ; comment vous portez-vous ce matin ? Ça marche-t-il comme vous voulez ?

— Mais, oui, pas trop mal, lui répondis-je dans la même langue,

— Hé ! hé ! hé ! fit le brave homme, vous êtes Français : j’ai vu ça tout de suite.

Et portant la main à sa petite casquette, par un geste familier aux vieux soldats :

« N’est-ce pas que vous êtes Français ?

— Pas tout à fait. Je suis de Dusseldorff.

— Ah ! de Dusseldorff. C’est égal, fit-il en reprenant le dialecte de la vieille Allemagne, vous avez l’air d’un bon enfant tout de même. »

Et me posant la main sur l’épaule avec bonhomie :

« N’auriez-vous pas du feu à me prêter ? J’ai laissé mon briquet à la maison, et je ne serais pas fâché d’allumer ma pipe.

— Avec plaisir, monsieur. »

Je lui remis la pierre, le briquet, l’amadou. Il sortit de dessous sa blouse une petite pipe de terre noire, et la serrant entre ses lèvres, il se mit à faire du feu.

« Vous êtes en route de grand matin, reprit-il. — Oui, j’arrive de Pirmasens.

— Il y a trois bonnes lieues d’ici Pirmasens ; vous êtes parti vers trois heures.

— A deux heures, mais je me suis arrêté dans la vallée là-bas.

— Ah ? oui, près des sources du Vellerst. Et, sans indiscrétion, vous allez ?

— Moi, je vais partout… Je me promène… je regarde…

— Vous êtes entrepreneur de coupes ?

— Non, je suis peintre.

— Peintre… Ah ! bon… Un fameux état, on gagne des trois et quatre écus par jour, à se promener les mains dans les poches. Il est déjà venu des peintres dans ce pays ; j’en ai vu deux ou trois depuis trente ans. C’est un bon état. Tenez, monsieur ; merci, ça va bien. »

Il lançait de grosses bouffées en l’air, et reprenait son bâton appuyé contre un arbre.

Nous poursuivîmes notre route ensemble vers la maison forestière, lui le dos courbé, allongeant ses grandes jambes ; moi derrière, rêvant au bonheur d’avoir découvert un gîte. Le soleil ardent arrivait alors de tous côtés, la montée était rude. Parfois d’immenses perspectives s’ouvraient sur la gauche : des vallées engrenées les unes dans les autres, des gorges profondes, des lointains bleuâtres, allant en pente jusqu’aux rives du Rhin ; et, par delà, les plaines poudreuses s’étendant à l’infini et se confondant avec le ciel.

« Quel magnifique pays ! » m’écriai-je en face d’un de ces tableaux grandioses.

Nous étions au sommet de la côte, plongés dans les bruyères jusqu’au ventre ; des milliards d’insectes tourbillonnaient autour de nous.

Le vieux garde, à mon exclamation, s’arrêta, et, ses yeux perçants étendus dans l’espace, il répondit gravement :

« Ça, c’est vrai, monsieur, j’ai le plus beau finage de toute la montague jusqu’à Neustadt. Tous ceux qui viennent voir le pays, M. le garde général lui-même, disent que c’est beau. Tenez, regardez là-bas, le Losser qui descend entre les rochers, regardez cette ligne blanche, c’est de l’écume. Il faut voir ça de près, monsieur, il faut entendre ce bruit au moment de la fonte des neiges, vers la fin d’avril, c’est beau comme le tonnerre dans la montagne, par un grand orage. Et puis, regardez là-haut, cette côte fleurie de bruyères et de genêts ; c’est le Valdhorn ! maintenant les fleurs commencent à tomber, mais au printemps vous diriez un bouquet qui monte dans le ciel. Et le Birckenstein donc, si vous aimez les curiosités, il ne faut pas l’oublier non plus ; tous les gens instruits, comme il en arrive un ou deux par an, ne manquent jamais de se promener là pour lire de vieilles inscriptions sur les pierres.

— C’est donc une ruine ?

— Oui, un vieux pan de mur sur une roche, entouré d’orties et de broussailles ; un vrai nid de hiboux. Moi, j’aime mieux le Losser, le Krapenfelz, le Valdhorn ; mais comme disent les Français, à chacun ses goûts et ses couleurs. Nous avons de tout ici, de la haute, de la moyenne et de la basse futaie, des taillis et des broussailles, des rochers, des cavernes, des torrents, des rivières…

— Vous n’avez pas de lacs î dis-je au brave homme.

— Des lacs ! fit-il comme étonné, si, nous en avons un derrière le Losser, un vrai lac d’une