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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/535

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une heure je m’abandonnai comme un enfant à des rêveries sans fin.

Tantôt étendu, le coude dans la mousse, les paupières closes, j’écoutais l’immense murmure, les bruits étranges, indéfinissables de la vie universelle. Le bourdonnement d’une guêpe matinale, le frôlement d’ailes d’un grillon interrompaient seuls de loin en loin cette rêverie sans bornes.

Tantôt j’entr’ouvrais les yeux, et je voyais au-dessus de moi les rameaux du chêne découpant leurs festons dans le ciel. Quelque chose s’agitait dans le sombre feuillage : c’était un écureuil ébouriffé tournoyant autour des branches, épiant de ses petits yeux noirs en tous sens ; ou bien un pivert, ses grandes pattes jaunes cramponnées à l’écorce vermoulue, attaquant le vieil arbre de ses coups de pic redoublés, ou tel autre merveilleux spectacle de ce genre.

Puis je refermais les yeux tout ébloui, et je revoyais.ces choses au fond de mon âme, comme dans un miroir.

Au loin, bien loin, une biche bramait, appelant son faon, et je me la représentais sous les hautes ramures du Rothalps, bondissant, écoutant, flairant la brise.

Plus le jour montait, plus le bourdonnement des insectes grandissait ; la voix mélancolique d’un coucou, répétant aux échos ses deux notes éternelles, marquait en quelque sorte la mesure de l’immense concert.

Au milieu de ces rêveries, une note aiguë, faiblement modulée, lointaine, frappait sans cesse mes oreilles. Dès mon arrivée, j’avais entendu cette note sans y faire attention, mais du moment que je l’eus distinguée parmi les mille autres rumeurs de la forêt, je me dis : « C’est le sifflet d’un chasseur à la pipée ; sa hutte n’est pas loin, il doit y avoir près d’ici quelque maison forestière. » Et me levant, je regardai les cimes environnantes. Rien n’apparaissait à droite : aussi loin que pouvaient s’étendre mes regards, rien que des gorges, des vallons, des ravins, des crêtes feuillues enchevêtrées les unes dans les autres ; mais à gauche, vers le sommet de la côte, je découvris bientôt un toit en auvent, dont les petites lucarnes en tabatière et la blanche cheminée scintillaient entre les flèches innombrables des sapins. Il y avait bien une demi-heure de marche pour arriver là, ce qui ne m’empêcha pas de m’écrier :

« Seigneur Dieu, soyez béni de vos grâces ! »

Car ce n’est pas une petite affaire, au milieu des bois, de savoir où l’on pourra s’asseoir en face d’une miche de pain et d’un cruchon de, kirschenwasser. Je rebouclai donc mon sac et je repartis tout joyeux, suivant le sentier qui m’avait l’air de conduire au gîte.

Durant quelques instants encore le sifflet du pipeur continua ses appels enthousiastes, puis tout à coup il se tut. Vers sept heures, les petits oiseaux ont terminé leur repas du matin ; le jour, de plus en plus ardent, leur découvre l’ennemi derrière l’épais feuillage de sa hutte : il est temps de lever les gluaux.

Tout en marchant, je me disais ces choses, regrettant de ne pas m’être mis en route plus tôt, quand à cinquante ou soixante pas sur ma droite, et tout au fond d’une clairière verdoyante, m’apparut le pipeur, un bon vieux garde forestier, grand, sec, maigre, vêtu d’une petite blouse bleue, la grosse gibecière de cuir en sautoir, la plaque d’argent sur la poitrine et la petite casquette pointue, à visière relevée sur l’oreille. Il était en train de lever ses baguettes, et je ne vis d’abord que son grand dos voûté, ses longues jambes sèches, nerveuses, à hautes guêtres de toile bise, dont les boutons d’os se perdaient sous sa blouse ; mais ensuite s’étant retourné, j’aperçus son profil osseux, un vrai profil de vieux chien de chasse, l’œil gris recouvert de flasques paupières, les lèvres pendantes à grosses moustaches blanches, les sourcils blancs, un honnête profil un peu grave, un peu rêveur, un peu naïf même ; mais sa grosse nuque gris argenté, et je ne sais quel scintillement du regard au fond des orbites, corrigeaient ce que cette physionomie avait de trop débonnaire au premier abord. Et si son gros dos vous paraissait un peu rond, les épaules attenantes étaient tellement larges, qu’on ne pouvait s’empêcher d’en concevoir un certain respect pour le vieux garde.

Il allait à droite, à gauche, sans se douter de rien, tantôt en pleine lumière, tantôt dans l’ombre du feuillage, allongeant le bras, se courbant, enfin comme chez lui. Je le regardais de bas en haut, debout dans le sentier, appuyé sur mon bâton, et je me disais qu’il eût été beau à peindre sous la haute ramée lumineuse. On pose toujours plus ou moins, au village, le coude sur la table, le verre en main ; mais dans la solitude des bois, quand on se croit seul, bien seul, c’est alors qu’on est vraiment soi-même.

Après avoir levé ses gluaux, il les enveloppa soigneusement dans une toile cirée ; puis, le genou en terre, il se mit à enfiler ses mésanges, ses rouges-gorges, ses bouvreuils, ses merles et ses grives par le bec, les plus petits en haut et les plus gros en bas, en forme de guirlande. De temps en temps, il relevait le chapelet, pour voir si tout était en ordre, lissant les plumes et retournant les queues avec