Ouvrir le menu principal

Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/528

Cette page a été validée par deux contributeurs.


du conseil à M. le sous-préfet. Mon Dieu ! cela me fait de la peine, car vous êtes un honnête garçon ; mais, je vous le répète, c’est votre faute ; cela devait arriver tôt ou tard… Ah ! l’amour… l’amour ! »

Et le digne bossu, agitant sa grosse tête jaunâtre d’un air de commisération profonde, poursuivit son chemin en bredouillant des paroles confuses.

Walter, pâle comme la mort, le regarda s’éloigner, puis il rentra dans la salle ; ses genoux tremblaient, il eut à peine la force de pousser le verrou et de monter dans sa petite chambre en se tenant à la rampe.

« Qu’ai-je donc fait ? se disait-il. Ces malheureux enfants ne travaillent pas, c’est vrai, mais en suis-je cause ? Si le conseil me renvoie, je suis perdu ; un instituteur révoqué sur la demande d’un conseil municipal ne peut plus rien espérer ! »

Ces idées frappèrent d’abord Walter ; il se voyait chassé, rentrant à Hirschland, chez son vieux père infirme, qu’il avait l’habitude de secourir, et qui, maintenant, serait forcé de le faire vivre de sa propre misère ; car, de manier la hache, de scier des troncs, de schitter du bois, Walter ne s’en sentait point capable ; il était trop faible pour un si rude état.

« Que faire ? que faire ? » murmurait-il, allant et venant la mort dans l’âme.

Il voulait aller trouver M. le maire, M. l’adjoint, M. l’inspecteur, leur exposer son innocence ; et ce n’est que bien tard, vers dix heures, qu’il prit la résolution d’aller voir le lendemain M. le curé Dimones, avant l’office, pour le supplier d’intercéder en sa faveur.

« Oui, c’est le mieux, pensait-il ; on écoutera M. le curé, on reviendra sur cette décision trop prompte. Il est juste qu’on m’entende ; les règlements veulent qu’on m’entende. »

Il s’était assis, les coudes sur la table, la tête entre les mains ; malgré sa confiance en M. le curé, il se sentait désespéré.

Jusqu’alors toute sa joie, tout son bonheur en ce monde, avait été de voir Catherine, de se la figurer dans son auberge, dans sa petite chambre, dans la cour au milieu de ses poules, toujours fraîche et souriante. Une sorte de pressentiment l’avertissait que ses malheurs venaient de là, mais il n’avait pas la force de regretter son amour ; au contraire, il s’y complaisait encore au milieu de sa souffrance.

L’image du vieux Rebstock, de Michel Matter, de Schœffer, de tous ces gens qui venaient le dimanche à l’auberge, sous prétexte de prendre une chopine, frappa son esprit, et, pour la première fois, il ne douta point que tout ce monde ne vint se disputer la main de Catherine ; il comprit les dernières paroles du greffier Wendling et maudit sa triste destinée ; il voulut courir à son tour chez Catherine et crier :

« Mais, je vous aime ! on me chasse parce que je vous aime ; je vaux mieux que ces gens… Je ne demande qu’un de vos regards pour être heureux… qu’ils prennent vos terres, vos vignes, tous vos biens, et me laissent mon seul bonheur… Ah ! les misérables, je suis sur qu’ils ne vous aiment pas comme je vous aime ! »

Et, se penchant sur la table, les bras ployés et la face dessus, il fondit en larmes.

« Non, murmurait-il, aucun ne l’aime comme je l’aime ; c’est celui qui l’aime le plus qu’elle doit préférer. »

Mais ensuite, songeant à sa misère profonde, au mépris des notables qui l’accablait, au ridicule de sa vieille capote et de son tricorne tout usés, il fut comme anéanti.

Longtemps il resta dans cette attitude désolée, en face de la lampe, rêvant à l’insolence, à la joie, aux richesses de ceux qui n’ont ni cœur, ni honte, ni tendresse, et qui ne craignent pas de prendre tout ce qui leur plaît, sans se demander s’ils le méritent, et sans s’inquiéter du désespoir des autres.

« Heureux, se disait-il, ceux qui n’ont pas d’âme, qui naissent sans pudeur ; ceux-là sont les maîtres de la terre ; c’est pour eux que tout a été créé ; aux autres il ne faudrait qu’une fleur pour être heureux ; ces fortunés la cueillent, et tout est dit. Si quelqu’un s’y oppose, ils le dénoncent à tort, ils le font chasser comme un mendiant ; ils ont pour eux tous les gueux, et les gueux font le grand nombre. »

Or, tandis que Walter pleurait et se désolait de la sorte, Catherine, ayant éteint sa chandelle pour ne pas être vue, le regardait de sa petite fenêtre en face ; elle le voyait étendre ses regards désolés vers l’auberge, elle devinait ses pensées, et sentant tout ce qu’il y avait de tendresse pour elle dans le cœur du pauvre Walter, elle l’en aimait davantage, et, tout en le plaignant, elle se trouvait heureuse d’un pareil amour.

Enfin, après une longue rêverie, Walter songeant qu’il faudrait aller voir M. le curé de bonne heure le lendemain, se leva, éteignit sa lampe et se coucha. Mais chacun peut bien penser qu’il ne dormit guère, et que les plus tristes préoccupations le poursuivirent dans le sommeil.