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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/518

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LES AMOUREUX DE CATHERINE.

— Je n’y pense pas ! Oh ! que si, j’y pense jour et nuit, » criait le meunier en prenant Catherine à la taille.

Alors elle se fâchait, les autres arrivaient de la salle et disaient, moitié riant, moitié furieux :

« Ce Michel ne sait pas vivre ! Est-ce que ce sont des manières, cela ?

— Mêlez-vous de vos affaires, criait Matter d’un ton bourru ; est-ce que cela vous regarde ? »

Et cela finissait pour lui comme pour les autres ; il entrait dans la salle, fronçant le sourcil et maudissant les femmes, qui ne savent jamais ce quelles veulent, et dont personne ne peut avoir le dernier mot.

À peine Michel Matter était-il assis en face de sa chope, grommelant entre ses dents, que le vieux Rebstock, le maire de la commune, se présentait à son tour dans la cuisine. Rebstock, le plus riche vigneron de Neudorf, en habit carré, gilet rouge et culotte courte, la face enluminée, le nez pourpre, la tête chauve, deux boucles de cheveux gris autour des oreilles. Il levait son tricorne et s’arrêtait un instant sur le seuil d’un air d’extase, contemplant les hautes poutres brunes, la grande cheminée flamboyante, l’étagère où brillaient les plats fleuronnés, les soupières rebondies, et respirant l’odeur du gigot, de l’oie ou du lapereau à la broche, admirant les larges dalles bien balayées et la batterie de cuisine étincelant à la muraille ; sa figure s’épanouissait.

« Ah ! qu’on serait bien ici ! » pensait-il.

Catherine l’avait bien vu, mais elle faisait mine de regarder ailleurs ; elle écumait le bouillon, levait le couvercle des marmites, donnait des ordres à la vieille Salomé, et lui, l’observant, exhalait un long soupir et s’écriait :

« Hé ! bonjour, Catherine ; me voilà ! »

Alors elle se retournait :

« Ah ! monsieur Rebstock, soyez le bienvenu… Je ne vous attendais pas encore… Mon Dieu ! qu’est-ce qui vous fait venir de si bonne heure ?

— Ce qui me fait venir de si bonne heure, Catherine, pouvez-vous me le demander ? »

Et il clignait des yeux et toussait doucement en s’écriant :

« Pouvez-vous me le demander ? Ne savez-vous pas ce que je souffre à cause de vous ? Ah ! Catherine, jamais, jamais mon pauvre cœur n’a tant souffert que cela… Non, pas même du temps de ma jeunesse, quand je courais après ma pauvre défunte. »

Elle baissait les yeux et prenait un air de jeune innocente, tout en salant la soupe. Puis, après avoir écouté les soupirs du vieux Rebstock, elle répondait :

« Ah ! monsieur Rebstock, vous êtes toujours le plus grand enjôleur du village. Faut-il de la vertu à ces pauvres femmes, leur en faut-il, Seigneur Dieu ! Salomé, prends donc garde, le rôti brûle.

— Enjôleur ! s’écriait le vieux vigneron, vous savez bien que c’est pour le bon motif… Voyons, je ne plaisante pas. »

Mais elle, voyant arriver une déclaration en règle, s’écriait :

« Ah ! mon Dieu ! moi qui oubliais de faire mettre la grosse tonne en perce… aujourd’hui dimanche. Pardon, monsieur Rebstock, il faut que je me dépêche. Kasper, arrive ; Salomé, tu surveilleras le rôti. »

Et elle courait au cellier.

Rebstock alors hochait la tête, et d’un ton sec disait :

« Une chopine de vin blanc, Salomé, et un cervelas. »

Puis il entrait dans la grande salle de fort mauvaise humeur, envoyant Catherine à tous les diables ; mais elle avait de si belles vignes, une maison si bien montée, de si beaux écus !

« Il faut quelle en aime un autre, se disait-il ; oui, oui, ça ne peut pas être autrement… Bien sûr un jeune homme qui n’a pas le sou… Toutes les femmes sont les mêmes, elles ne regardent qu’à la figure. »

Là-dessus, le vieux vigneron s’asseyait au bout de la table, contre le mur tapissé de paysages de la Suisse, avec des montagnes vertes, des rivières bleues et des chemins rouges.

D’autres arrivaient encore : Nickel Finck, le ferblantier ; Zaphéri Goëtz, le maréchal ferrant ; Jacob Yaëger, le brigadier forestier ; Joseph Kroug, Christophel Henné, que sais-je ? Et, tous, Catherine avait l’esprit de les éconduire doucement, sans leur faire perdre l’espoir, car elle tenait à vendre son vin, ses cervelas et ses pains blancs. C’était toujours autant de gagné les dimanches ; il faut penser à tout. Oh ! c’était une fine commère, et qui connaissait les hommes par bon sens naturel ; cent fois elle s’était promis de ne jamais se marier, et l’on peut dire qu’elle avait bien raison. Vous n’avez qu’à regarder dans le village une maison après l’autre, pour voir que le mariage rapporte plus de coups de bâton que de bons morceaux, principalement aux femmes. Les hommes se rattrapent au cabaret ; mais les femmes, Seigneur Dieu ! faut-il que le dos leur démange, pour se hasarder dans une si terrible aventure !

Catherine n’avait donc pas envie de se marier, et pourtant de passer seule sa vie dans