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LA TAVERNE DU JAMBON DE MAYENCE.

La mère Grédel se remit à pleurer d’attendrissement, et la vieille Trievel se bourra le nez de tabac avec enthousiasme.

« Or donc, reprit Sébaldus, voici deux jeunes êtres qui m’ont l’air de s’aimer, et de s’accorder pour travailler ensemble à la vigne du Seigneur. Ma fille Gretchen Fridolina Dick entre dans sa dix-huitième année depuis hier, et Kasper Christian Diemer aura vingt et un ans à la Noël prochaine. Qu’en pensez-vous… si nous les mariions ? »

Alors il se fit une grande émotion dans la salle, et Christian s’écria :

« Oh ! maître Sébaldus ! oh ! maître Sébaldus ! »

Mais il n’en put dire davantage, tant la joie le suffoquait.

« Si nous les mariions, répéta le gros homme, voudriez-vous les bénir, père Johannes ?

— Ce sont de braves enfants, et que j’aime bien, murmura le capucin attendri, je les bénirais du fond de mon cœur.

— Eh bien donc ! dit maître Sébaldus à Christian, embrasse Fridoline, ta fiancée. Dans quinze jours, elle sera ta femme. »

A ces mots, Christian, levant sa toque, fit entendre un cri de triomphe tel qu’on n’en avait jamais entendu de pareil, et d’un bond il embrassa Fridoline et la serra sur son cœur.

La pauvre enfant, toute confuse, n’osant lever les yeux sur lui, cachait sa jolie figure dans son sein ; on aurait dit qu’ils allaient s’envoler au ciel.

Et, chose étrange, aussitôt les trois orchestres commencèrent à jouer la Flûte enchantée, de Mozart : « O mon âme, mon âme adorée ! » soit que maître Sébaldus l’eût ordonné de la sorte, soit que le Seigneur lui-même eût prévu ces choses depuis l’origine des temps.

Tout se taisait donc pour entendre cette noble harmonie, et cependant le digne maître de la taverne, d’un accent ému, poursuivit :

« Je te la donne pour l’aimer, pour l’honorer et la rendre heureuse. Mais écoute bien ceci, Christian, tu n’abandonneras pas le grand art de la peinture ; tu vivras avec nous, loin de tout souci, de toute inquiétude, de tout chagrin, mais tu seras peintre. Il faut toujours que les hommes fassent quelque chose, et qu’est-il de plus beau que de représenter les œuvres de Dieu par de vives couleurs ? Durant mon voyage en Hollande, j’ai vu partout que les grands peintres représentaient leurs tavernes ; c’est là qu’ils buvaient l’ale et le porter, c’est là qu’ils consommaient glorieusement le hareng et la morue frite dans l’huile douce. Toi, tu boiras du vin du Rhin, tu consommeras des andouilles, et tu seras le peintre du Jambon de Mayence, de la cour des Trabans et de l’antique synagogue.

— Ne vous inquiétez de rien, papa Sébaldus, interrompit Christian, comme illuminé d’un rayon du ciel, ne vous inquiétez de rien, je serai peintre ; et là… là… — fit-il en montrant la haute muraille enfumée au fond de la taverne, — là, tout Bergzabern viendra contempler mon premier chef-d’œuvre : la côte verdoyante du Braumberg couverte de vignes jusqu’aux nuages, les ceps noueux écrasés sous les raisins vermeils, le père Johannes couronné de pampres, en dieu Bacchus ; et vous, papa Sébaldus, tout rond, tout riant, tout barbouillé de lie de vin, assis sur l’âne Eselskopf, qui tirera la langue d’une aune, vous irez à la conquête des nobles coteaux du Johannisberg avec votre nourrisson. Vous aurez le ventre en forme de cornemuse ; vous serez le bon, le digne, le vénérable Silénus, et tout le long de la route, on verra des auberges, des hôtelleries, des tavernes et des bouchons ouverts tout au large pour vous recevoir, à perte de vue.

— Ha ! ha ! ha ! fit le gros homme, dont les yeux s’étaient arrondis d’admiration, c’est un beau dessin, Christian ; fasse le Seigneur que tu puisses l’exécuter comme je me le représente. Mais il est temps de se mettre à table, nous recauserons de ces choses plus tard. »

En effet, l’église Saint-Sylvestre sonnait alors midi.

Après l’ouverture de la Flûte enchantée, on n’entendait plus qu’un immense murmure dans la cour. Tous les cris avaient cessé, tout le monde était à sa place : les convives autour des tables, les musiciens sur les estrades ; les garçons tonneliers, le tablier de cuir aux genoux, auprès de leurs tonnes ; les servantes en petite jupe rouge et en manches de chemise, les marmitons et les sommeliers à leur poste ; la foule partout, le long des rampes, aux lucarnes des greniers, sur les toits, sous la voûte sombre des Trabans, et jusqu’à la cime du clocher de Saint-Sylvestre, car le sonneur Pétrousse avait loué des places.

Tout le monde attendait le signal du festin.

Alors Frantz Christian Sébaldus Dick ouvrit la porte de la taverne à deux battants, et cet immense coup d’œil frappa les regards. La cour, comme une immense corbeille de feuillage, contenait la foule innombrable et frémissante ; les estrades pliaient sous le poids de la multitude ; partout on ne voyait que des têtes attentives, jeunes ou vieilles. Sur la grande estrade, appuyés contre l’antique synagogue, se trouvaient les trois orchestres ; la