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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/512

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LA TAVERNE DU JAMBON DE MAYENCE.

tuité, parce l’un a bu du vin rouge et l’autre du vin blanc ? Ça n’a pas le sens commun. Donc, moi, voyant cela, je suis allée dire ce matin au père Johannes que maître Sébaldus le défiait de venir soutenir son Dieu de Jacob ; ça l’a remué de fond en comble, et il est venu, hé ! hé ! hé !… Maintenant, monsieur Dick, » vous savez que vous m’avez promis de m’accorder ce que je vous demanderais. Eh bien, embrassez votre vieux compagnon, et que la paix soit avec vous — c’est le souhait de Trievel Rasimus ! »

A mesure que parlait la vieille ravaudeuse, la bonne grosse figure de Sébaldus s’épanouissait de bonheur, et le front du capucin se déridait aussi. Ils se regardaient l’un l’autre avec attendrissement ; et, quand elle eut fini, le gros maître de taverne, étendant les bras avec expression, se prit à bégayer tendrement :

« Père Johannes… père Johannes… est-ce que vous m’en voulez encore à celle heure ? »

Alors le capucin, les bras étendus, la tête basse, pour cacher ses larmes, monta les trois marches de la taverne, et jeta ses grandes manches autour du cou de Sébaldus, la joue contre la joue, en sanglotant. Et tous les deux sanglotaient ensemble comme de véritables enfants, bégayant :

< Hé ! hé ! hé ! Hi ! hi ! hi ! Étions-nous bêtes… étions-nous bêtes ! »

Tous les assistants, autour d’eux, pleuraient aussi et s’embrassaient l’un l’autre sans savoir pourquoi. Grédel embrassait Trievel, Toubac embrassait Hans Aden, et ceux qui ne pouvaient pas pleurer disaient :

« Je ne peux pas pleurer… mais ça me fait plus de mal qu’a ceux qui pleurent. »

D’autres se mouchaient ; enfin on n’avait jamais rien vu de pareil.

Borbès était tout honteux de ne pouvoir pleurer ; il alla se cacher dans la cuisine, et Bével Henné le traita de brigand en lui disant :

« Je n’aurais jamais cru ça de toi ; tu as un cœur de roche ! »

Et lui ne savait que répondre.

Dans la cour où poussait des acclamations universelles, et dans la taverne on ne pouvait plus se calmer. Enfin, maître Sébaldus, levant la tête, se prit le ventre à deux mains, et poussa de tels éclats de rire, que les vitres de la taverne en grelottèrent. Il ne se possédait plus d’enthousiasme, et le père Johannes, à côté de lui, riait aussi, comme un vieux bouc qu’on ramène au bois après l’hiver, et qui respire l’odeur du chèvrefeuille ; de douces larmes coulaient jusque dans sa barbe.

Les embrassades avaient cessé, Grédel s’essuyait les yeux avec le coin de son tablier, Christian et Fridoline s’étaient mis à danser, et toute la salle, du haut en bas, répétait en ; riant :

« Ha ! ha ! ha ! le bon temps est revenu ; les chopes, les canettes, les andouilles, les saucisses vont reprendre leur train jusqu’à la consommation des siècles.

— Trievel ! Trievel ! s’écria Sébaldus, tu m’as déjà sauvé d’Eselskopf, et maintenant tu me rends mon vieux compagnon Johannes, tu es la première femme du monde. »

Et prenant Johannes par le bras, il lui raconta comment Trievel l’avait sauvé ; puis, tout à coup s’interrompant, il dit :

« Mais ce n’est pas tout, non, ce n’est pas tout, mon pauvre vieux capucin ; tu arrives toujours au bon moment. Hé ! Christian ! Fridoline ! approchez un peu. »

Il finissait à peine de parler, que l’orchestre. du Hareng Saur, celui des Trois Boudins et celui du Bœuf gras arrivaient dans la cour ; on entendit Rosselkasten crier dehors :

« Faites place ! faites place ! »

Puis la grosse caisse frappa trois coups, les cymbales frémirent, les clarinettes nasillèrent pour se mettre d’accord, et de grandes rumeurs annoncèrent que la multitude avait fini par monter sur les toits de la synagogue.

« Christian ! Fridoline ! répéta le digne maître de taverne, arrivez ici. »

Alors les deux enfants, tout émus, s’approchèrent, et maître Sébaldus, d’un ton grave, I s’exprima en ces termes :

« Grédel, Johannes, Trievel Rasimus, et vous tous, écoutez-moi. Voici le plus beau jour de ma vie, car, grâce à Dieu, je commence à ravoir mon bon appétit, et puis j’ai retrouvé mon vieux compagnon Johannes. C’est pourquoi je suis content, et je veux que d’autres le soient aussi ; je veux que la joie règne dans ma maison, et que nous soyons tous entre nous comme les oiseaux du ciel : les ramiers, les bouvreuils, les merles, les grives et les mésanges, qui nichent ensemble dans le même arbre, les uns en haut, les autres un peu plus bas, les autres tout à fait dans l’herbe au-dessous, comme les fauvettes, les perdrix et les cailles, mais tous en paix, tous sifflant, se réjouissant et célébrant la gloire du Seigneur. Il faut aussi que les jeunes s’accouplent et qu’ils produisent de nouvelles générations d’êtres bien portants, heureux, chantant et sifflant, afin que les bonnes espèces se multiplient à la face du ciel, selon la parole du Seigneur, n’est-ce pas, capucin ? »

Johannes inclina la tête, et Christian et Fridoline devinrent rouges comme des pivoines.