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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/51

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L’ILLUSTRE DOCTEUR MATHÉUS.

Ainsi parlait Coucou Peter, et cependant il se tournait de temps en temps, pour voir si les gendarmes n’étaient pas à leurs trousses.

L’illustre philosophe ne murmurait pas une parole et s’abîmait dans sa douleur. Ce ne fut que beaucoup plus tard, lorsqu’ils atteignirent le hameau de Tiefenbach, dans l’une des gorges de la montagne, que le bonhomme parut revenir à lui ; il souleva son large feutre, s’essuya le front tout baigné de sueur et dit avec un calme étrange :

« Cher disciple, nous venons de traverser une bien rude épreuve ; rendons grâce au grand Démiourgos, qui nous a couvert de son égide comme toujours. En vain les sophistes nous poursuivent de leurs injures, en vain ils multiplient les obstacles et les embûches sur notre passage, tout cela ne sert qu’à mieux montrer la protection de l’Être des êtres, qui fonde sur nous ses plus belles espérances.

— Vous avez raison, monsieur le docteur, reprit Coucou Peter ; quand on fait des miracles comme nous, on n’a rien à craindre. Avant qu’il soit six mois, je veux entrer à Haslach en bonnet d’évêque, sur un cheval blanc ; je veux que deux enfants de chœur portent la queue de ma robe et qu’on nous brûle de l’encens sous le nez ; mais, en attendant, je crois que nous ne ferions pas mal de savoir où nous allons.

— Que cela ne t’inquiète pas, mon ami, répondit l’illustre philosophe, nous trouverons toujours assez d’espace devant nous. Si nous n’avons pas encore réussi jusqu’à ce jour, c’est qu’il nous faut un vaste théâtre. Tu dois reconnaître que la Providence nous conduit en quelque sorte malgré nous-mêmes vers les grandes villes ; allons à Saverne.

— À Saverne ! prenez garde ! prenez garde ! c’est une ville remplie d’avocats et de gendarmes. »

Le bon apôtre disait cela, parce qu’il avait laissé sa femme à Saverne, sans parler d’une foule de dettes chez les brasseurs, chez les aubergistes et généralement dans tous les cabarets de la ville ; mais l’illustre docteur n’écouta point ces objections.

« Les gendarmes sont faits pour les voleurs, dit-il, et non pour les philosophes. Marchons, Coucou Peter, marchons ; chaque seconde de notre existence doit appartenir au genre humain. »

Ils descendirent alors la rue silencieuse de Tiefenbach ; le plus grand nombre des habitants s’étaient rendus à la foire de Haslach, et ces maisonnettes avec leurs portes closes, leurs petits jardins entourés de palissades disjointes, leurs puits solitaires environnés de mousse, avaient un air mélancolique bien différent de l’animation joyeuse de la fête.

Coucou Peter paraissait tout rêveur.

« Dites donc, maître Frantz, reprit-il, est-ce que les rabbins peuvent se marier ?

— Sans doute, mon ami ; c’est même un devoir que leur impose Moïse, pour la propagation de l’espèce.

— Oui, mais le grand rabbin de la pérégrination des âmes ?

— Pourquoi pas ? Le mariage est dans l’ordre de la nature, je n’y vois aucun inconvénient. »

Aussitôt Coucou Peter redevint plus joyeux.

« Monsieur le docteur, dit-il, nous avons eu tort de nous chagriner ; la première chose que nous ferons en arrivant à Saverne, ce sera d’aller voir ma femme ; elle doit avoir fait des économies depuis cinq mois.

— Comment, ta femme ?

— Eh ! oui, ma femme, Grédel Baltzen, mariée avec Coucou Peter, par-devant M. le maire et le pasteur de la ville.

— Tu ne m’avais jamais dit cela.

— Parce que vous ne me l’aviez pas demandé.

— Et vous ne vivez pas ensemble ?

— Non, elle est trop maigre ; moi j’aime les femmes grasses ; que voulez-vous ? c’est plus fort que moi !

— Mais alors pourquoi l’épouser ?

— Je ne connaissais pas encore mon goût, monsieur le docteur ; j’étais dans l’âge de l’innocence, cette fille m’a enjôlé. Enfin, voilà… quand j’ai vu qu’elle devenait tous les jours plus maigre, je me suis dit à moi-même : « Coucou Peter, vous n’êtes pas de la même race, vous feriez un mauvais mélange, il vaut mieux t’en aller. J’ai pris ce qui restait dans l’armoire et je suis parti. La conscience avant tout ; ça m’aurait fait trop de peine d’avoir des enfants maigres, je me suis sacrifié. »

Cet aveu surprit l’illustre philosophe ; mais il fut touché de la délicatesse de sou disciple, et surtout de ses bons sentiments anthropo-zoologiques.

« Mon ami, dit-il, je ne puis qu’approuver le motif de ta conduite. Cependant, si ta femme était malheureuse…

— Ah bah ! maître Frantz, elle est bien contente d’être débarrassée de moi ; nous ne pouvions jamais nous entendre : quand je disais blanc, elle disait noir, ça finissait toujours par des coups de bâton… Et puis, qu’est-ce qui lui manque ? Elle est servante chez M. le pasteur Schweitzer, un de mes anciens camarades de Strasbourg, du temps que j’étais garçon brasseur et qu’il faisait sa théologie ; combien de fois je l’ai conduit à la cave ! bière de mars,