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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/507

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LA TAVERNE DU JAMBON DE MAYENCE.

mence à onze heures, arrivez un peu d’avance ; tous les amis seront là.

— Oui, Trievel, je compte sur toi, et je te remercie d’être venue me prévenir. Dieu du ciel, quand je pense que sans toi, le Dieu, des armées recevait une défaite en ce jour ! »

Ils sortirent ensemble, ; et le capucin ranimé, les yeux étincelants, ayant reconduit Trievel Rasimus à cinquante pas dans, les bruyères, lui serra la main en répétant :

« Tu peux dire que je viendrai ; quand toutes les légions des ténèbres seraient là, maître Sébaldus en tête, je viendrai ! »

Trievel Rasismus s’éloigna, riant dans les franges de son grand bonnet en capuche. Il était alors près de six heures du matin, le jour dorait la côte. Au moment où la vieille atteignit le sentier de Bergzabern, Johannes sonnait matines à tour de bras, et les tintements de la petite cloche de Saint-Jean se prolongeaient d’échos en échos jusqu’au pied de la montagne.


X


Cette nuit-là, maître Sébaldus dormit grassement de neuf heures du soir à huit heures du matin ; le jour étincelait sur ses vitres lorsqu’il s’éveilla. Depuis longtemps la mère Grédel, Hâfenkouker et ses marmitons, Schweyer et ses garçons tonneliers, Christian et Fridoline, tous les domestiques et toutes les servantes du Jambon de Mayence étaient en l’air, allant et venant, causant, se dépêchant de prendre les dernières dispositions du banquet. La brise d’automne balançait les guirlandes dans la cour ; la taverne était pleine de cette bonne odeur de feuillage qu’on respire autour des reposoirs à la Fête-Dieu, et sous la voûte des Trabans se pressaient une foule de curieux, qui se renouvelaient sans cesse, pour contempler ces merveilles.

Maître Sébaldus, en tournant la tête, vit son grand tricorne à banderoles roses et bleues et ses habits de gala sur la commode ; Grédel avait tout prévu d’avance ; c’était une femme de grande exactitude et qui n’oubliait jamais rien. Le brave homme se leva donc, il mit ses bas de laine noire, ses souliers à boucles d’argent et sa culotte de velours, qu’il commençait à remplir de nouveau de son heureux embonpoint.

Puis, ayant revêtu son magnifique gilet écarlate, il ouvrit une fenêtre, et voyant que la cour sombre, avec ses hauts pignons couronnés de chêne, sous la voûte immense du ciel, ressemblait à la cathédrale Saint-Sylvestre et qu’elle avait même plus de grandeur imposante, il en fut saisi d’admiration ; mais au lieu de pousser comme autrefois des éclats de rire retentissants et de s’écrier : « C’est moi… moi… Frantz Christian Sébaldus Dick, par la grâce de Dieu, qui suis l’auteur de ces choses, » il devint tout grave et garda le silence.

Durant plus d’une demi-heure, le digne tavernier, en planches de chemise, sa grosse tête grisonnante ébouriffée, resta plongé dans une douce extase, regardant les longues tables couvertes de leurs nappes blanches à filets rouges, les couverts innombrables miroitant tout autour, les trépieds d’argent, que Hâfenkouker avait placés lui-même de distance en distance, pour servir le poisson ; les garçons tonneliers remontant de la cave profonde, le dos courbé, une tonne sur l’épaule, qu’ils plaçaient le long de l’estrade et mettaient tout de suite en perce, pour n’avoir plus qu’à tourner le robinet, lorsque le moment de la presse serait venu. Tout cet ensemble lui plaisait : « Sébaldus ! se disait-il, c’est bien, c’est très-bien ; toi-même, tu n’aurais pu mieux arranger tout cela. »

Mais ce qui l’attendrissait le plus, c’était de voir Christian et Fridoline élever ensemble des pyramides de fruits, de fleurs et de mousse pour orner le festin : Christian, en polonaise de velours violet, sa toque noire surmontée d’une superbe plume de coq, vert changeant et or, les petites moustaches retroussées, les lèvres pourpres, ses grands yeux étincelants d’amour ; et Fridoline en robe blanche, une rose sur son sein gracieusement arrondi, les cheveux soigneusement nattés et tressés sur son coude cygne, les joues d’un rose transparent, et ses longues paupières abaissées, humides de tendresse. Ces deux jolis enfants se regardaient, ils rougissaient, ils soupiraient, ils roucoulaient tout bas ; leurs mains se touchaient, et alors une sorte de frisson les faisait pâlir, surtout Christian, dont la plume de coq en faucille tremblotait d’enthousiasme.

Maître Sébaldus, regardant ainsi, croyait renaître au beau temps de sa jeunesse :

« Comme ils s’aiment ! comme ils s’aiment ! murmurait-il, les yeux pleins de larmes ; Dieu du ciel, peut-on s’aimer de la sorte ! »

Alors, songeant aux temps écoulés, il revoyait Grédel telle qu’il l’avait vue la première fois, fraîche, accorte et souriante, et il se rappelait tous les bons moments qu’ils avaient eus ensemble : la naissance de Fridoline, leur bonheur, la joie de sa femme, l’extase de la