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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/503

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LA TAVERNE DU JAMBON DE MAYENCE.

sant tour à tour ses grandes oreilles, et se grattant le nez de sa patte, comme pour dire : « Que fait-elle là ? Pourquoi court-elle de si grand matin ? En voudrait-elle à mon cher petit Isaac, l’espoir et la consolation de ma vieillesse ? » Enfin Trievel, ayant mis ses gros souliers, prit son bâton et sortit sans se donner d’autre peine que de repousser la petite porte criarde et de tirer le verrou, puis elle se dirigea vers la voûte des Trabans et gagna la rue.

La rue des Trabans, au sortir de la cour, descend à gauche dans la ville basse, jusqu’à la petite porte des Halles et des Vieilles-Boucheries. Elle s’élève à droite vers la côte du Schlosswald, derrière laquelle se trouve l’ermitage de la sainte chapelle du Lupersberg. C’est cette dernière direction, plus rapprochée de la campagne, que prit Trievel Rasimus. Elle allait en trottinant, la tête penchée, sa longue robe de rayage bleu et rouge lui remontant au milieu du dos, la main sur son bâton, et les franges de son bonnet caressant ses joues couleur de brique. On l’eût prise, dans l’ombre des murs, où se découpaient les pâles rayons de la lune, pour une vieille bohémienne en maraude, d’autant plus qu’elle courait sans relâche.

Au bout d’un quart d’heure, elle avait atteint le sentier qui monte à travers les vignes jusqu’au sommet de la côte. La lune, en rase campagne, brillait comme un miroir, éclairant les petits murs de pierres sèches, les ceps noueux aux larges feuilles rouges, les broussailles et jusqu’aux plus petits cailloux du sentier : on y voyait mieux qu’en plein jour. Le temps était doux ; au loin, une perdrix claquait du bec, on entendait frôler ses ailes et de petits cris amoureux lui répondre.

Trievel Rasimus s’arrêta deux secondes au pied de la vieille croix moussue où s’agenouillent les pèlerins de Marienthal ; elle tira sa gourde de sa poche et but un bon coup ; puis, saisissant le bas de sa jupe de la main gauche, elle se mit à grimper comme une chèvre, ne s’arrêtant que de loin en loin, sur les petits plateaux en terrasse, pour reprendre haleine.

Bientôt elle fut au-dessus de la cour des Trabans. La vieille ville, de cette hauteur, avec ses pignons aigus, ses toits immenses à quatre et cinq étages de lucarnes, ses flèches, ses gargouilles, ses rues étroites, enchevêtrées les unes dans les autres, ses hangars en au— vent, ses tourelles découpant leurs ombres noires sur le pavé blanc comme neige ; l’église Saint-Sylvestre, fouillée de mille sculptures en relief, avec ses trois portails sombres et ses mille statuettes de saints et de saintes, argentées par la lune sur le fond obscur des niches ; la synagogue décrépite, la taverne et les échoppes innombrables dans la cour profonde des Trabans, où ne descendait pas la pâle lumière ; tout cela présentait un coup d’œil étrange, mystérieux et grandiose. Tout dormait à Bergzabern ; seulement, dans l’un des angles de la cour des Trabans, une vive lumière rouge annonçait que les fourneaux de Hâfenkouker étaient en pleine activité ; Hâfenkouker lui-même et ses marmitons, en bonnet de coton, passaient parfois devant cette flamme comme des diablotins, et leurs grandes ombres tourbillonnaient alors tout autour des hautes murailles revêtues de feuillage.

« Hé ! hé ! hé ! fit la vieille en riant, la bonne odeur monte jusqu’ici. Quelle fête, Dieu de Dieu, quelle fête nous allons avoir ! »

Après cette réflexion, Trievel se reprit à grimper. Aux vignes succédèrent bientôt les broussailles, puis les bruyères ; enfin, sur le coup de quatre heures, et comme déjà des centaines de coqs se saluaient d’une ferme à l’autre, et que les aboiements des caniches et des roquets de la ville s’élevaient à la cime des airs en rumeurs confuses, Trievel Rasimus atteignit le plateau aride, et vit en face d’elle, sur l’autre pente du Lupersberg, le clocher de la petite chapelle de Saint-Jean et la large toiture de chaume de l’ermitage se découper en vignette dans les brumes matinales. Pas un bruit ne s’entendait de ce côté, pas un murmure. Comme la lune s’inclinait vers Pirmesens, l’ombre du plateau couvrait toute cette pente de la montagne. Un éclair intérieur illuminait parfois les deux lucarnes de la hutte, puis tout redevenait sombre.

« Allons, nous y voilà, » se dit Trievel en aspirant une large prise de tabac ; puis elle poursuivit son chemin. Deux minutes après, elle arrivait près de la masure ; et, le cou tendu, se penchait dans l’une des lucarnes pour voir à l’intérieur.

D’abord elle ne vit rien, tant il y faisait sombre ; mais bientôt elle distingua quelques poutres en l’air, à travers lesquelles pendaient des milliers de brindilles de paille, de foin et d’herbages, comme d’une grande hotte ; ensuite, une grande caisse pleine de feuilles sèches, et un sac pour oreiller ; puis à gauche, une ouverture dans la muraille, un trou noir, au fond duquel s’agitait quelque chose. Trievel crut d’abord que c’était le capucin, qui se couchait dans ce trou par esprit de pénitence ; mais en regardant mieux, elle reconnut que c’était l’âne Polak, dont les grandes oreilles et la tête mélancolique se dessinaient parfois audessus de la crèche, et presque aussitôt elle