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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/502

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LA TAVERNE DU JAMBON DE MAYENCE.

roses de l’autre, aux larges nageoires dentelées comme des ailes de chauve-souris, — ces soles, ces raies, ces merlans, ces turbots, tous ces êtres étranges dont on ne reconnaissait pas la tête de la queue, et qui avaient la bouche au milieu du ventre ; des êtres absolument ignorés dans la montagne, et que maître Sébaldus lui-même ne connaissait que de nom, alors il est facile de concevoir la stupéfaction générale. On se tenait autour en cercle, on regardait, on contemplait, on discutait pour savoir s’ils nageaient debout, de côté ou à plat. On ne pouvait concevoir que le Seigneur eût créé des êtres aussi hideux, et chacun se promettait à part soi de ne jamais y mordre. Maître Sébaldus lui-même, se bouchant le nez, dit :

« Ça, c’est bon pour les sauvages, quand ils ont jeûné trois ou quatre jours, et qu’ils ne leur reste plus d’autre ressource que de se dévorer entre eux, ou de manger ces grands têtards. Je croyais que c’était autre chose, sans quoi je n’en aurais pas demandé. »

Cependant tout le monde fut satisfait de voir qu’il y avait parmi ces monstres vingt-quatre écrevisses de mer si magnifiques, que les plus belles du Hundsrück auraient paru petites à côté.

Hâfenkouker, lui, n’était pas de l’avis des assistants ; ils trouvait les poissons de mer fort beaux, et les fit transporter dans sa baraque de planches, affirmant que maître Sébaldus lui-même reviendrait de ses préventions sur leur compte, lorsqu’il les verrait apprêter convenablement.

Ainsi les expéditions arrivaient de toutes parts, les tables étaient dressées, la cour décorée, les fourneaux en feu, et pourtant maître Sébaldus, au milieu de sa gloire, semblait triste ; au lieu de rire et de se glorifier lui-même comme autrefois, il regardait ces choses d’un air d’indifférence. Dans la soirée de ce jour, en soupant, la mère Rasimus remarqua même que le digne homme avait les yeux pleins de larmes.

« Chers enfants, dit-il tout à coup, en s’adressant à Fridoline et à Christian, qui se souriaient tendrement après avoir suspendu leurs dernières guirlandes ; chers enfants, vous ne sauriez croire combien je suis satisfait de vous ; tous mes désirs, vous les avez accomplis ; aussi ce n’est pas sans orgueil et sans attendrissement que je vous contemple. Oui, Frantz Christian Sébaldus Dick est le plus heureux des hommes, et demain sera un beau jour pour tout le monde ; pour vous d’abord, mes enfants, pour Trievel Rasimus, qui formera son souhait, pour tous nos amis et nos parents, pour tous, excepté… »

Alors il ne finit pas sa pensée, et seulement au bout d’un instant il ajouta :

« Je voudrais pourtant bien que les pauvres, ceux qui n’ont que des pommes de terre à | manger et de l’eau à boire, se réjouissent avec nous ! »

Et d’une voix attendrie, il témoigna le désir que les débris du grand festin fussent distribués aux pauvres, avec une somme de cent gulden.

« Christian et Fridoline feront cela, dit-il, et le Seigneur étendra sur eux ses bénédictions. »

Il n’en dit pas davantage et monta dans sa chambre fort ému.

Trievel comprit que le brave homme désirait revoir son vieux compagnon Johannes ; que cette privation gâtait tout son bonheur, et que l’idée de le savoir dans la misère, tandis que tout autour de lui respirait la joie et l’abondance, l’accablait.

Mais que faire à cela ? L’orgueil du capucin n’était pas moins grand que celui du maître de taverne ; Johannes tenait mordicus au Dieu de Jacob, Sébaldus se serait méprisé lui-même de renoncer au dieu Soleil. — Allez donc les décider à faire le premier pas l’un ou l’autre ! C’était impossible. — Trievel rentra dans sa baraque, rêvant à ces choses.


IX


Or, dans cette nuit du samedi au dimanche, vers trois heures du matin, tout à coup les lucarnes de la cassine de Trievel Rasimus s’illuminèrent ; la vieille se leva, passa ses jupes, puis, entrouvrant sa porte, elle se mit à regarder le ciel tout scintillant d’étoiles.

« La nuit est magnifique, se dit-elle, il va faire bon marcher à la fraîcheur. »

Alors elle finit de s’habiller.

Son merle Jacob, tout étonné d’être éveillé bien avant le jour, lui qui, depuis longtemps, avait pris l’habitude d’éveiller les autres, Jacob ne bougeait pas ; du fond de sa cage, la tête inclinée, il suivait, de ses petits yeux luisants, la lumière allant et venant dans la chambre. Les lapins aussi se taisaient ; seulement, le plus vieux, le grand-père de la nichée, un superbe lapin blanc à taches rousses, que la mère Rasimus appelait familièrement Abraham, à cause de ses grands favoris ébouriffés, de sa fécondité singulière et de son air vénérable, Abraham, sur le seuil de sa cabane, : regardait tout émerveillé, relevant et abais-