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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/498

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LA TAVERNE DU JAMBON DE MAYENCE.

dormait à Bergzabern, en attendant la fête promise et les événements de l’avenir, que personne ne peut prévoir


IX


L’Ecclésiaste a dit dans sa sagesse que tout est vanité sur la terre ; que l’amour, la richesse, la santé, l’ambition satisfaite, l’humiliation de nos ennemis et notre propre glorification ne font point le bonheur ; que jamais nous ne sommes contents de nous-mêmes ni des autres, et que les choses vont ainsi de jour en jour, de mois en mois, d’année en année, jusqu’à ce qu’enfin, maigres, jaunes, chauves, cassés, perclus, tremblants, l’œil terne, l’oreille sourde, la mâchoire dégarnie, le nez et le menton en carnaval, nous finissions par nous écrier d’une voix chevrotante : « Vanitas vanitatum, et omnia vanitas ! »

Hélas ! le roi, le prophète, le philosophe, le vieux rabbiniste, quel qu’il soit, qui jadis (il y a deux ou trois mille ans), écrivait ces choses, celui-là connaissait les hommes et la vie humaine ; il avait vu, palpé, senti, goûté, observé, raisonné : il avait raison, mille fois raison ; mais ces vérités ne sont pas consolantes, et, sauf meilleur avis, il aurait mieux fait de se taire que de nous mettre la mort dans l’âme.

Toujours est-il que le vieux rabbin avait raison. Que manquait-il alors à maître Sébaldus pour être parfaitement heureux ? N’avait-il pas recouvré sa bonne santé, son bon appétit et sa bonne mine ? N’était-il pas délivré d’Eselskopf ? Ne voyait-il pas autour de lui Grédel, Fridoline, Christian, Trievel Rasimus et les gens qu’il aimait le plus au monde ? Le temps des vendanges n’approchait-il pas ? et le jour, le grand jour du festin, fixé par lui-même pour célébrer son heureuse convalescence, n’était-ce pas le deuxième dimanche suivant ?

Sans doute, tout aurait dû le satisfaire, et pourtant Trievel Rasimus, dès le lendemain, avait remarqué qu’il n’était plus le même homme ; qu’il ne buvait plus avec autant de recueillement ; qu’il ne riait plus d’aussi bon cœur, et qu’à tous les instants de la journée, ses gros yeux se tournaient vers la porte, comme s’il y eût cherché quelque chose. C’était surtout le matin que la vieille ravaudeuse, en mettant le nez à sa lucarne, remarquait en lui cette inquiétude étrange. Dès la pointe du jour, il descendait de sa chambre, ouvrait la taverne, et, les mains croisées sur le dos, l’épaule appuyée au mur, il regardait vers la porte des Trabans. On voyait l’ennui se peindre sur sa bonne figure ; il entrait, sortait, regardait encore ; puis, tout abattu, tout mélancolique, il s’asseyait devant son déjeuner, l’œil vague, l’air distrait. Souvent sa fourchette lui tombait des mains, son verre restait à mi-chemin de ses lèvres, il le déposait avant d’avoir bu. L’arrivée de Fridoline même ne pouvait le faire sourire.

« Assieds-toi là, mon enfant, disait-il, causons. »

Mais Fridoline ni lui ne trouvaient rien à dire.

« Ah ! s’écriait-il parfois, le bon temps est passé, il ne reviendra plus ! »

Presque toujours alors la mère Rasimus, qui s’était dépêchée de mettre sa jupe et d’accourir, entrait en disant :

« Bonjour, monsieur Dick. Eh bien, l’appétit ! marche-t-il ce matin ?

— Tiens, assieds-toi, Trievel, répondait le brave homme, mange, bois ; ces andouilles ; sont excellentes, mais je n’ai plus faim, j’ai quelque chose de dérangé à l’intérieur. »

Et, appuyant le doigt sur son cœur :

« Là… là ! faisait-il d’un accent ému, il y a quelque chose de dérangé, je le sens bien, ça me serre, ça ne va plus. »

Alors, il se mettait à crier.contre le père Johannes :

« Le gueux ! c’est lui qui m’a tué… il m’a porté un coup qui me fait dépérir… Ah ! le brigand, moi qui l’aimais tant ! moi qui lui aurais tout donné, tout, la moitié de mon bien ; moi qui le regardais comme mon propre frère ! »

Et sa voix devenait de plus en plus sourde ; il pâlissait :

« Je vois bien, disait-il, que c’est fini pour moi. »

Et il se levait ; il se mettait à marcher, la tête basse, les yeux pleins de larmes, en criant :

« C’est toujours ceux qu’on aime le plus qui nous font aussi le plus souffrir. On ne devrait jamais aimer personne… Je n’ai pas pu faire autrement ; ce gueux-là, quand je le voyais, mon cœur riait ; j’aurais dû le jeter à la porte. Oui, mais que voulez-vous ? c’était écrit. »

En de telles circonstances, la mère Rasimus ne disait rien ; elle laissait sa colère suivre son cours, et cela durait quelquefois une demi-heure. Puis il venait se rasseoir et buvait en silence.

Quelquefois Toubac, ou tout autre, arrivant sur l’entrefaite, voulait ajouter quelque chose aux imprécations du brave homme contre le capucin, mais il les interrompait tout de suite en s’écriant :