Ouvrir le menu principal

Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/497

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
69
LA TAVERNE DU JAMBON DE MAYENCE.

vait été plus beau, plus splendide. On voyait, par les hantes fenêtres de la taverne, l’automne pourpre s’étaler sur la côte, les vignes, à perte de vue, chargées de raisin, et la forêt de chênes du Schlosswald au-dessus, dont le feuillage vert commençait à brunir.

Dans la cour tout bruissait, tout s’agitait, tont bourdonnait à la chaleur un peu humide, concentrée entre les hautes bâtisses sombres. Le coq roux d’Anna Schmidt battait de l’aile et grasseyait au milieu de ses poules ; le merle de la vieille Rasimus chantait comme un coucou, ses quatre notes, toujours les mêmes. Des milliards de petites mouches dorées voltigeaient dans la lumière rouge tombant du haut des toits. Et dans le fond de la taverne obscure, autour de la grande table du milieu, maître Sébaldus, la vieille Rasimus, Christian, Fridoline, Toubac, Grédel et vingt autres, la face épanouie, buvaient, mangeaient, se donnaient du bon temps, et serraient la main de ceux qui, par trois, quatre, six, accouraient sans cesse de la voûte des Trabans, agitant leurs feutres, et s’écriant :

« Hé ! salut, salut, maître Sébaldus ! quel bonheur de vous revoir en bonne santé ! — Ah ! diable, vous nous avez fait peur ; ce gueux d’Eselskopf vous avait mis bien bas. Enfin, vous voilà revenu, grâce au ciel ! — Savez-vous, maître Sébaldus, qu’il fallait être taillé comme vous pour en réchapper ?

— Je crois ma foi bien ! s’écriait le brave homme, cinquante autres y auraient laissé leur peau. Il m’a fallu vivre quinze jours de ma propre graisse, heureusement il y avait de quoi. Mais gare à Eselskopf, si je le rencontre, gare ! »

Il levait le poing avec expression, et tout le monde approuvait sa colère. Mais le brave homme, enveloppé de son ancien habit marron comme d’une robe de chambre, en voyant les larges manches s’aplatir sur ses bras et le collet descendre le long de ses reins, comme la capuche du père Johannes, semblait fort triste.

« On en mettrait quatre comme moi là-dedans, disait-il ; mais un peu de patience, Grédel, un peu de patience ! Je me charge de le remplir tout seul ; avant quinze jours ou trois semaines, je veux qu’il n’y ait plus un seul pli. Christian, verse donc, ma coupe est vide ! Trievel, passe-moi les boudins Dieu de Dieu ! quel bonheur de se sentir là, le ventre à table, et de ne plus voir cette longue figure jaune d’Eselskopf, qui vous crie chaque bouchée : « Halte 1 halte ! c’est trop, prenez garde ! vous mangez trop d’épinards !… Est-ce qu’un pareil gueux ne mériterait pas d’être pendu ? J’ai toujours dit qu’il n’y a pas de justice sur la terre ; sans cela, cet Eselskopf serait depuis longtemps à gigotter au bras de la potence, sur le Galgenberg ! »

Toute la journée se passa dans ces occupations agréables. Vers six heures du soir, le vieux Rosselkasten, à la tête de l’orchestre des Trois-Harengs, vint jouer une sérénade à la porte du Jambon de Mayence. Il y avait trois clarinettes, deux trombones, un fifre et Rosselkasten, qui tenait la contre-basse. Ils jouèrent la grande symphonie : « Soleil, lève-toi, voici ton fils qui te contemple ! » Maître Sébaldus, dans un doux recueillement, écoutait, de grosses larmes coulaient sur ses joues, et il s’écria :

« Seigneur Dieu ! quand on pense pourtant que j’aurais pu mourir ! »

Et à ces paroles touchantes, toute l’assistance frémit ; Grédel pâlit, et Fridoline vint se jeter dans les bras du brave homme, qui sanglotait comme un enfant.

On fit alors entrer Rosselkasten et tout l’orchestre, pour boire un coup au rétablissement du digne maître de taverne.

Cependant il fallut partir plus tôt que d’habitude, car maître Sébaldus, un peu fatigué, se retira de bonne heure. Grédel, la mère Rasimus, Fridoline et Christian, après tant de veilles et d’inquiétudes, éprouvaient aussi le besoin de repos.

Ce qui réjouit le plus ces braves gens, c’est qu’à la nuit tombante, Purrhus, après avoir fait sa tournée en ville, vint dire qu’Eselskopf s’était embarqué dans la patache de Baptiste Kromer, sous prétexte d’aller visiter sa tante à Creuznach. Tout le monde comprit qu’il se sauvait, pour cacher la honte de sa défaite.

Maître Sébaldus vida sa coupe en l’honneur de ce nouveau triomphe ; après quoi, les jambes un peu vacillantes, soutenu d’un côté par Christian, et de l’autre par Toubac, il remonta dans sa chambre. En même temps, ses amis évacuèrent la salle, et longtemps on les entendit aux environs, causer entre eux de ces choses extraordinaires, du bonheur singulier de maître Sébaldus Dick qui, dans toutes les circonstances orageuses de sa vie, avait toujours été protégé par les puissances invisibles. On parla beaucoup aussi de la chance surprenante de Trievel Rasimus, des tendres regards que la petite Fridoline reposait sur Christian, et d’une foule d’autres choses semblables. La nuit était si belle, si parsemée d’étoiles, si calme et si douce, qu’on ne pouvait se décider à rentrer.

Enfin toutes ces conversations, tous ces chuchotements oe turent. Vers onze heures, tout