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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/496

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LA TAVERNE DU JAMBON DE MAYENCE.

au bout du nez que moi, et qu’on adore tout de même. Et puis, vous m’avez déjà raconté ça dans le temps, deux ou trois fois, ce qui montre que vous êtes un homme d’esprit… Mais… Mais… là… franchement, Toubac, pour venir me demander en mariage aujourd’hui, plutôt que la semaine dernière, et sans avoir bu un coup de trop, comme vous dites, il doit y avoir autre chose. »

Et, se retournant, elle se prit à rire :

« Voyons… est-ce vrai ? »

Toubac fit un geste pour nier.

« Vous n’avez pas entendu dire que maître Sébaldus veut que je fasse un souhait, que je lui demande quelque chose ? »

Le chaudronnier ne savait plus sur quel pied danser.

« J’ai bien entendu causer de cela, fit-il en se grattant l’oreille ; mais je ne croirai jamais que maître Sébaldus…

— Eh bien ! voilà justement ce qui vous trompe, » interrompit la vieille, en minaudant un sourire, et se balançant la tête d’un air gracieux.

Elle fit ainsi le tour de la chambre, se dandinant, tirant son châle et se regardant par-dessus l’épaule, pour voir si la robe balayait le plancher convenablement.

« Voilà ce qui vous trompe, monsieur Toubac, il a dit ça ; je n’ai qu’à souhaiter quelque chose : une maison, une vigne, une grosse somme, il me la donnera !

— Est-ce possible ? fit le chaudronnier d’un air naïf. Et qu’est-ce que vous allez souhaiter, Trievel ? qu’est-ce que vous allez demander ? »

Alors la vieille, s’arrêtant, reprit son air bonasse habituel, et puisant une prise dans sa tabatière, elle l’aspira lentement avec un bruit de trompette, et sans y mettre de coquetterie ; puis, d’un ton rêveur, elle répondit :

« Quant à cela, il faudra voir. Vous comprenez, ça mérite qu’on y pense. Je me déciderai le jour de la grande fête, et, selon que je voudrai me marier à un bourgmestre, un conseiller ou un chaudronnier, je demanderai autre chose. Il faut que je choisisse d’abord un homme, et, Dieu merci ! il ne m’en manquera pas maintenant ; ensuite je choisirai la dot. Mais, pour le quart d’heure, je ne vous réponds ni oui ni non, Toubac. Puisque vous me trouvez belle femme, moi, je vous trouve aussi bel homme ; mais si d’autres viennent se mettre sur les rangs, alors je regarderai, j’aurai les moyens de faire la difficile : je choisirai selon mon goût.

— Trievel ! s’écria le chaudronnier en faisant mine de s’arracher les cheveux, si vous en choisissez un autre que moi, je me pends à votre porte.

— Bah ! Toubac, allons déjeuner, dit la vieille ; tenez, venez avec moi, ça vaudra mieux que de vous désespérer, donnez-moi le bras et en route. »

Toubac s’empressa de lui donner le bras, et ils sortirent ensemble gravement. Tout le monde était aux fenêtres dans la cour et disait :

« Toubac a séduit Trievel. Faut-il qu’elle soit encore bête, pour croire que c’est pour ses beaux yeux qu’il est venu ! Regardez comme elle se redresse, comme elle se donne des airs. Hé ! hé ! hé ! »

La vieille, entendant ces choses, fermait à moitié les yeux et se pinçait les lèvres, pour faire encore mieux enrager ces gens ; et c’est ainsi qu’ils arrivèrent à la porte du Jambon de Mayence. A peine maître Sébaldus, assis derrière la table, les eut-il aperçus, qu’il se mit à frapper des mains au-dessus de sa tête, en s’écriant :

« Trievel !… Trievel !… à la bonne heure !… Ha ! ha ! ha ! tu me feras toujours du bon sang !… Viens ici, voici ta place, et toi, Toubac, voici la tienne. »

Et comme Trievel, sans rire, saluait et faisait la révérence d’un air de grande dame, le gros tavernier, tout réjoui, se prit à rire de si bon cœur, que les échos de la vieille taverne, depuis longtemps assoupis, se réveillèrent à leur tour, et lui répondirent jusqu’au fond de la cuisine.


VIII


Ce jour-là fut une véritable fête pour les bons vivants de la cour des Trabans et de tout Bergzabern. On entendait au loin retentir le tambour du watchmann Purrhus et sa voix perçante crier :

« Faisons savoir que, par la grâce de Dieu et l’intercession de la sainte Vierge, maître Frantz Christian Sébaldus Dick s’est heureusement rétabli de son accident ; qu’il se porte bien, et qu’il invite tous ses amis et connaissances à venir de dimanche en huit, après la grand’messe, célébrer les louanges du Seigneur le verre à la main. H y aura banquet dans la cour de la vieille synagogue, musique des trois orchestes, jeu de quilles, jeu de bague, jeu de tonneau, etc., etc. »

Le dieu Soleil semblait lui-même prendre part à la jubilation universelle, jamais il n’a-